Des centaines de millions de dollars venus d'un entrepôt zurichois de UBS, la plus grande banque suisse, ont été retrouvés au printemps 2003 dans un palais de Saddam Hussein en Irak. La découverte, faite par les troupes américaines qui venaient d'envahir le pays, a été révélée mercredi par Thomas Baxter, vice-directeur de la Réserve fédérale de New York. Son témoignage devant un comité de la Chambre des représentants à Washington jette une lumière nouvelle sur les ventes clandestines de dollars en billets organisées entre 1996 et 2003 par UBS vers plusieurs Etats – Iran, Cuba, Libye, Yougoslavie – alors placés sous embargo américain.

Le 10 mai dernier, UBS avait accepté de payer à la Réserve fédérale une amende civile de 100 millions de dollars, la deuxième plus haute jamais payée par une banque étrangère aux Etats-Unis. L'établissement suisse avait reconnu de «très sérieuses erreurs» dans la gestion de son contrat avec la banque centrale américaine: celui-ci l'autorisait à vendre des billets verts dans le monde entier, mais pas à des Etats placés sous embargo par les Etats-Unis. Aucun détail n'avait alors filtré sur les faits ayant permis de découvrir ce commerce illicite.

650 millions en liquide

Dans son récit publié sur le site Internet de la Chambre des représentants, Thomas Baxter raconte que l'enquête a commencé le 26 avril 2003. En ouvrant le New York Times de ce dimanche, les directeurs de la Réserve fédérale apprennent que les soldats américains ont découvert 650 millions de dollars (près de 900 millions de francs) en liquide dans un palais fraîchement abandonné par Saddam Hussein. La trouvaille confirme que le dictateur irakien était habitué à vivre avec d'énormes sommes d'argent liquide. Surtout, les billets sont enveloppés dans du papier montrant qu'ils proviennent de la Réserve fédérale américaine. Une enquête est ouverte pour comprendre comment ils ont pu arriver en Irak, pays avec lequel les transactions financières sont interdites.

Très vite, les hommes de la Réserve fédérale découvrent que les billets – ainsi que 112 millions de dollars trouvés ultérieurement – ont transité par cinq établissements: UBS et Bank of America à Zurich, HSBC à Francfort et Londres, et la Royal Bank of Scotland de Londres. Questionnée par la Fed, UBS explique le 25 juin qu'elle n'a pas trouvé traces de ventes de billets à l'Irak, mais que huit cargaisons d'argent ont été envoyées en Iran, un autre pays placé sous embargo américain. Les employés de la banque suisse affirment que les transactions sont le résultat d'une simple «erreur» involontaire: explication «plausible à première vue, mais fausse», explique Thomas Baxter, qui parle de «tromperie délibérée» et souligne que certains collaborateurs de UBS ont continué à procéder à des ventes illicites jusqu'en octobre 2003.

Au cours de l'été et de l'automne 2003, la vérité commence à apparaître sous la pression de la Réserve fédérale et, en Suisse, de la Commission fédérale des banques. UBS avoue avoir vendu des billets à Cuba, à la Libye, à la Yougoslavie. C'en est trop: le 28 octobre 2003, la Fed, furieuse, rompt le contrat qui autorise l'établissement suisse à vendre des dollars en billets. Les mensonges répétés de ses employés justifient, selon Thomas Baxter, l'amende de 100 millions infligée plus tard à UBS, même si elle est très supérieure aux maigres profits – 5 millions de dollars – retirés par UBS de ses ventes de dollars aux Etats placés sous embargo par les Etats-Unis.

En revanche, selon Christoph Meier, porte-parole de UBS, la banque n'a jamais vendu de billets verts directement à l'Irak. L'enquête américaine confirme ce fait: les billets entreposés à Zurich sont parvenus dans les coffres de Saddam Hussein indirectement, selon un cheminement qui demeure mystérieux.

Cheminement mystérieux

Avant la chute de Bagdad, en mars 2003, le dictateur irakien avait autorisé son fils Qusaï à retirer, pour les protéger de «l'agression américaine», des sommes colossales – 920 millions de dollars; 90 millions d'euros – de la banque centrale irakienne. Trois tracteurs avaient été utilisés pour emporter les billets. L'argent a été en grande partie récupéré par les Américains. Selon un document de la douane américaine, les dollars retrouvés dans le palais de Saddam Hussein et qui sont à l'origine des déboires de UBS venaient de la banque centrale. Une source suisse suppose qu'ils ont pu être transférés de Zurich vers un «pays ami» des Etats-Unis dans la région, avant de terminer leur parcours en Irak. Thomas Baxter a expliqué mercredi que les «efforts pour suivre la piste de l'argent découvert en Irak se poursuivent».