«Le jour où elle est entrée en EMS, ma belle-maman, qui a 94 ans, a demandé s’il y avait le wi-fi et de quoi charger son iPad. Le personnel a été surpris.» C’est par une confidence que Brigitte Bachelard, directrice de la Haute Ecole Arc, a ouvert le forum franco-suisse sur l’économie des seniors, mercredi à Neuchâtel.

La parente citée n’est certes pas la plus représentative des nonagénaires, cette frange de la population étant encore peu «connectée». Mais dans un contexte de vieillissement de la population (plus de deux millions de personnes en Suisse auront plus de 65 ans d’ici à 2030), s’ouvre aux entreprises, les start-up en tête, un vaste marché dont les retombées sont encore mal estimées.

On appelle cela la «silver economy». Elle se caractérise notamment par l’introduction des technologies numériques ou de la gérontechnologie. Aux côtés de chercheurs et d’universitaires, des entreprises françaises et suisses actives dans l’e-santé, le software et la domotique ont présenté sur le campus neuchâtelois ces nouveaux outils de demain, mais qui, de fait, sont déjà utilisés dans certains EMS et parfois au domicile.

Une alarme de fugue

Tobias Britz, directeur général de la société SmartLiberty, implantée au Landeron (NE), équipe déjà cent sites sur l’ensemble de la Suisse (qui recense 1500 EMS) et a livré, depuis 2012, 2500 smartphones aux personnels soignants. «Nous sommes leaders en Suisse, dans la mesure où nous présentons un concept global. Nous combinons de façon modulaire l’appel malade mobile, la gestion de l’errance, la demande d’assistance, la téléphonie et le WLAN. Nous ouvrons ainsi le lieu de soins en élargissant le périmètre du résident», résume-t-il.

Le résident porte un badge (bracelet-montre) qui permet d’émettre en appuyant sur un bouton un appel malade ou de service dans tout l’établissement et ses alentours. Appel géolocalisé par les smartphones de l’équipe soignante. Lorsqu’un cercle d’errance défini au préalable entre le résident et le personnel soignant ou sa famille a été dépassé, le badge déclenche une alarme de fugue ou de désorientation (utiles notamment avec la maladie d’Alzheimer).

Des capteurs conçus par une start-up de l’EPFL

En Suisse, 82% des personnes âgées vivent cependant encore à leur domicile, souvent seules. Le mode de vie actuel, impliquant davantage de mobilité et une cadence de travail plus élevée, éloigne les proches aidants (enfants, petits-enfants). A cet égard, l’Institut et Haute Ecole de la santé La Source, à Lausanne, a mené pendant trois mois une étude pilote auprès de 34 personnes âgées. Des capteurs conçus par une start-up de l’EPFL ont été posés dans les appartements à divers endroits (sous le matelas, sur la porte des toilettes, de la salle de bains, du frigidaire, etc.). Les alarmes sont reçues par les familles et les professionnels de la santé.

«Ces capteurs visent à détecter précocement des changements de comportement liés à la santé des personnes. Une chute peut être détectée à distance, une ouverture faible du frigo peut indiquer qu’il existe un risque de sous-alimentation ou de déshydratation», explique la professeure Christine Cohen de l'Institut et Haute Ecole La Source.

Une question de génération

Les résultats de l’étude ont montré une acceptabilité nuancée de la part des familles. Si ces capteurs peuvent évacuer l’angoisse du parent qui décède sans que personne le sache, le stress de l’alarme est pesant au quotidien. Les bénéficiaires ont de leur côté montré une acceptabilité faible de la technologie qui peut être perçue comme intrusive. L’intégration des gérontechnologies au domicile des personnes âgées implique une discussion approfondie avec les personnes concernées et une réflexion éthique, évidemment, s'impose» avance Christine Cohen.

Jérôme Cosandey, directeur de recherche chez Avenir Suisse, évoque une fracture numérique. «Les 70-80 ans craignent qu’on ne protocole leurs décisions et leur quotidien. La génération d’aînés à venir est moins dans la réserve, car elle maîtrise l’outil informatique», indique-t-il. Une génération en meilleure santé physique que la précédente (53% pratiquaient en sport en 2011 contre 30% en 1979), plus éduquée, qui a accordé plus de place à la femme sur le marché du travail (67% de Suissesses au foyer en 1979, 13% en 2011) et dont la situation économique est meilleure (le revenu moyen actuel d’un ménage de retraités 65-79 ans est de 6500 francs). Dans un marché encore frileux, ces seniors pourraient vite devenir des cibles marketing.