Travail

Le don et son «emprise magique», ou l'art de renforcer l’esprit d’équipe

Les individus les plus prospères sont paradoxalement des praticiens du don et non des prédateurs. Un management qui pratique le don renforce l’esprit d’équipe et le sentiment d’appartenance à l’entreprise

L’écrivain grec Esope aimait conter autrefois cette fable: le Vent du nord et le Soleil se prirent un jour de querelle, chacun d’eux se prétendant le plus puissant. Du haut du ciel, ils virent un berger et décidèrent d’essayer sur lui leur force. Le Vent du nord commença à souffler de toutes ses forces. Mais plus il soufflait, plus le berger serrait sa cape. Après plusieurs tentatives, il comprit qu’il n’arriverait pas à la lui arracher. Vint alors le tour du Soleil. Comme à son habitude, il brilla. Le berger, baigné de chaleur, ôta sa cape et l’étendit sur le sol. Il est tentant, dans les affrontements et les négociations, de ne penser qu’à ses intérêts au lieu de créer de la valeur pour l’autre. Pourtant, comme le rappelle ce conte ancien, les individus les plus prospères sont paradoxalement des «praticiens du don» et non des «prédateurs».

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Ainsi, le célèbre milliardaire chinois Li Ka-Shing, par exemple, a débuté dans un contexte de dénuement et de travail acharné avant d’amasser une des plus grandes fortunes du monde. «Un journaliste lui a un jour demandé quels étaient les secrets de sa réussite en affaires. L’une des clés, a-t-il révélé, était de toujours traiter équitablement ses associés, et de leur donner une part légèrement supérieure à la sienne. Les candidats se bousculaient et ses associés l’aidaient à faire fortune», relate William Ury, auteur du livre Etre en accord avec soi-même, pour mieux négocier avec les autres (Ed. du Seuil).

Le don, la prérogative 
des leaders

Du côté des négociateurs, les plus efficaces et doués sont généralement ceux qui se concentrent sur la défense des intérêts et des priorités de leurs interlocuteurs, sans pour autant négliger leurs propres besoins. «Ce faisant, ils trouvent des moyens de créer de la valeur et font grossir le gâteau des deux côtés. Ils obtiennent le plus souvent de meilleurs accords que les personnes qui essaient seulement d’obtenir le plus possible au détriment de l’autre», poursuit William Ury.

Mais le don permet aussi et surtout de s’affirmer en tant que leader. Adam Grant, auteur de l’ouvrage Give and Take, explique ainsi que dans l’entreprise, les individus peuvent être classés en trois groupes: les preneurs, soit ceux qui cherchent à obtenir un maximum de leurs relations avec les autres, les accoupleurs, c’est-à-dire ceux qui fonctionnent dans une recherche d’équilibre de donnant-donnant, et les donneurs, ceux qui aident les autres sans attendre de réciprocité. Selon les études réalisées par Adam Grant, si certains donneurs sont exploités par leurs collègues, c’est cependant parmi cette catégorie que l’on retrouve les plus grandes carrières et les plus grands dirigeants. En effet, donner apparaît comme une sorte d’investissement relationnel permettant de créer un formidable réseau de supporters qui, le moment venu, sera présent pour soutenir et aider le donneur.

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Comment expliquer qu’un don appelle généralement un contre-don? Dans son Essai sur le don, Marcel Mauss explique qu’il y a une force dans la chose que l’on donne qui fait que le donataire la rend. Dans la Chine ancienne, on appelait cela «donner avant de prendre». Pour étayer son propos, il se réfère au matériel recueilli par un ethnographe en Nouvelle-Zélande auprès d’un informateur maori. Ce qui ferait l’obligation de rendre le don reçu, ce serait le «hau», un pouvoir spirituel qui serait dans la chose donnée. «Accepter quelque chose de quelqu’un, c’est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme. Dès la réception du don s’établit alors une sorte d’emprise magique sur le donataire, qui n’en sera libéré qu’après avoir rendu au moins la valeur du don au donateur.»

Autrement dit, le cadeau reçu oblige parce qu’il a un pouvoir qui lui vient de la personne à laquelle il appartenait: «[Les cadeaux] contiennent en eux cette force, au cas où l’obligation de rendre ne serait pas observée. A ce titre, ils détruisent celui qui les a acceptés sans les rendre, ce qui est l’équivalent d’un vol.» Bourdieu ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme que dans l’intervalle de temps qui sépare don et contre-don, le donataire entre dans la dépendance du donateur, devient son obligé.

La prospérité des entreprises ne peut se concevoir que comme une condition incluant des dons mutuels

Marie-Olga Charriol, directrice des relations publiques de la marque horlogère Charriol

Cette mécanique de réciprocité est l’un «des rocs humains sur lesquels sont bâties nos sociétés», poursuit Marcel Mauss, en se fondant sur des études ethnologiques en Polynésie, Mélanésie et Amérique. «Nous sommes humains parce que nos ancêtres ont appris à mettre en commun compétences et nourriture dans le cadre d’un réseau d’obligations mutuelles», ajoute de son côté le paléoanthropologue Richard Leakey dans Les origines de l’homme (Ed. Flammarion).

La réciprocité n’a plus 
une place centrale

De nos jours cependant, la place du don n’est plus centrale. Nos sociétés contemporaines, poursuit Marcel Mauss, se sont trop éloignées de ces principes d’échange. La richesse y reste concentrée entre les mains de quelques privilégiés alors qu’ouvriers et producteurs souffrent d’un manque de reconnaissance du don qu’ils font de leur vie en travaillant. Les employeurs n’hésitent par exemple pas, pour réduire leurs coûts, à licencier, délocaliser ou encore à pratiquer le dumping salarial.
C’est oublier que le cercle vertueux du don et du contre-don ne peut exister que si l’entreprise dépasse sa vision court-termiste du gain.

Marie-Olga Charriol, directrice des relations publiques monde de la marque horlogère genevoise Charriol, assure à cet égard que son entreprise prospère en partie grâce à la place importante qu’y occupe le don. «Un management qui pratique le don renforce l’esprit d’équipe et le sentiment d’appartenance à l’entreprise. Il permet de développer sa marque employeur et d’attirer et fidéliser les talents.» Elle ajoute que l’épanouissement conjoint de toutes les parties prenantes est nécessaire pour créer ensemble de la valeur et un réseau résilient. «La prospérité des entreprises ne peut se concevoir que comme une condition incluant des dons mutuels», conclut-elle.

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