Innovation

Don Tapscott: «La blockchain changera plus nos vies qu'internet»

Rencontre avec un gourou de cette technologie, Don Tapscott, qui y voit la solution pour que chaque individu reprenne le contrôle de son «moi virtuel», composé de ses données

Pour expliquer la blockchain au grand public, Don Tapscott est certainement l’un des meilleurs interlocuteurs au monde. Référence mondiale, un peu évangéliste, l’auteur du best-seller Blockchain Revolution décrit pourquoi cette technologie permettra l’échange direct et sécurisé d’actifs financiers, et permettra à chacun de prendre le contrôle de ses données personnelles.

A ce sujet, lire notre dossier: De la blockchain aux monnaies virtuelles

La blockchain permet de créer l’internet des valeurs, explique Don Tapscott, joint par téléphone à Toronto, où il vit: «L’internet que nous connaissons, l’internet de l’information permet à des gens de s’envoyer des copies de documents, par exemple la photo ou la version pdf d’un contrat. Le grand mérite de la blockchain est de résoudre le problème de la double utilisation: elle permet de s’assurer que la personne qui a échangé un document n’en a pas gardé une copie pour elle. C’est un élément crucial pour l’échange d’actifs financiers ou de titres de propriété».

Jusqu’à maintenant, un intermédiaire effectue ce contrôle, c’est-à-dire une banque, un marché financier ou un notaire. La blockchain rend théoriquement inutiles ces intermédiaires. C’est pour cela qu’on l’appelle aussi le protocole de la confiance, résume notre interlocuteur, qui interviendra lundi à Genève dans le Geneva Blockchain Congress, à Palexpo, dont Le Temps est partenaire.

Contrôler son «moi virtuel»

La blockchain peut créer une révolution dans un type d’actifs particuliers: les données. Celles que nous créons chaque jour: ce que nous achetons sur internet, nos données de localisation, nos documents d’identité, certificat de naissance, données médicales etc. «Mais pour le moment, des géants comme Facebook s’approprient nos données, poursuit le spécialiste en stratégie. Or ce «moi virtuel» constitué par nos données devrait être possédé par chacun d’entre nous, dans une boîte sécurisée et encryptée dont nous avons le seul accès». Un accès qui pourra être partagé, en accordant des droits qui peuvent être temporaires à un médecin ou un assureur par exemple.

On lui fait observer que l’individu lambda est encore loin de posséder son double virtuel, ou même de savoir qu’il pourrait en posséder un, un jour. C’est que la blockchain n’est pas devenue grand public. On observe un foisonnement de projets dans pratiquement tous les secteurs d’activité. Les plus voyants se trouvent souvent dans la finance, notamment dans l’immobilier, avec la possibilité d’acheter de très petites parties d’un immeuble.

Les projets «blockchain» qui ont déjà été concrétisés – comme le registre du commerce de l’État de Genève, qui carbure à la chaîne de blocs - n’ont pas provoqué une adoption ou une adhésion particulière, car pour l’utilisateur final, la blockchain ne se voit pas. On utilise le registre du commerce genevois modernisé exactement comme on l’utilisait auparavant. De la même façon qu’à chaque fois qu’on surfe sur internet, on ne s’extasie pas des qualités du protocole TCP/IP, la technologie qui permet l’échange des données. Peu importe comment ça marche, pourvu que ça marche.

Devenir grand public

Donc que faudrait-il pour que la blockchain devienne vraiment grand public? Tout dépend de qui on parle, répond Don Tapscott, 71 ans, qui a le projet de créer un centre d’excellence de la blockchain à Genève, en collaboration avec l’entreprise Wisekey: «Avec un service de transfert international basé sur la blockchain, un travailleur émigré peut envoyer de l’argent à sa famille restée au pays en quelques secondes, contre une semaine actuellement. Ce service lui coûte 1%, pas 10 à 20%. C'est un business en milliers de milliards chaque année

Autre exemple, dans le milieu artistique cette fois. «L’internet de l’information a détruit le régime de la propriété intellectuelle, en facilitant la copie et l’utilisation gratuite de la musique, par exemple, reconnaît Don Tapscott. Mais lorsqu’un musicien met une chanson sur la blockchain, la chanson est associée à un contrat intelligent qui, lui, défend les droits de propriété. Si quelqu’un veut utiliser cette chanson dans un film, le contrat intelligent permettra de négocier les conditions d’utilisation et le montant à payer. Il servira d’avocat et de compte bancaire à la chanson». Ces innovations prendront du temps à se mettre en place à grande échelle, conclut notre évangéliste, «mais tout le monde sera beaucoup plus impacté qu’avec l’internet de l’information».

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