Guerre commerciale

Donald Trump dit défendre son électorat rural face à Bruxelles

Le président américain a présenté le compromis négocié la semaine passée comme une percée des exportations agricoles américaines en Europe. Plusieurs pays européens, dont la France, ne l’entendent pas de cette oreille

L’accord négocié il y a une semaine entre Donald Trump et Jean-Claude Juncker à la Maison-Blanche est-il mort-né? «Dans le meilleur des cas, il suspend la menace de surtaxe de 20% sur les automobiles importées aux Etats-Unis, ce qui était une source d’inquiétude allemande, souligne Hosuk Lee-Makiyama, directeur de l’European Centre for International Political Economy (ECIPE), un centre d’analyses économiques basé à Bruxelles. Aux Etats-Unis, le compromis donne au président américain un argument auprès de son électorat rural.»

L’Union européenne (UE) s’est en effet engagée à acheter davantage de soja et de gaz américains. En échange, les Etats-Unis reportent le projet d’imposer une taxe supplémentaire sur les voitures importées en attendant que les deux parties négocient un accord global sur le commerce des produits industriels. Le président Trump présente le compromis comme une grande victoire américaine, plus particulièrement pour les exportateurs agricoles, qui constituent une base électorale solide pour le Parti républicain.

«Les deux dirigeants n’ont pas signé un accord de paix, ironise Hosuk Lee-Makiyama. Tout au plus, ils ont négocié un cessez-le-feu, le temps de rapatrier les blessés du champ de bataille.» Toutefois, fait-il ressortir, cet intermède peut durer, éventuellement jusqu’à la fin du mandat du président Trump dans deux ans et celle de la législature européenne au printemps prochain.

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Possible menace contre le Japon

L’accord est tout de même tombé à point nommé. Les électeurs américains sont appelés aux urnes en novembre pour les élections de mi-mandat des deux chambres du Congrès. La semaine passée, à la sortie de son rendez-vous avec le président de la Commission européenne, Donald Trump a, dans un message électronique adressé à ses donateurs, présenté l’accord comme une victoire pour les agriculteurs américains.

Lundi dernier, le secrétaire d’Etat américain à l’Agriculture, Sonny Perdue, a renchéri en affirmant que le dossier agricole fera partie des discussions plus larges prévues dans l’accord Juncker-Trump. L’Europe, qui subventionne largement son agriculture et la protège en mettant en place diverses barrières, notamment les appellations d’origine, ne l’entend pourtant pas de cette oreille.

Le directeur de l’ECIPE, ancien diplomate suédois qui est familier avec la négociation internationale, n’exclut pas que le président Trump brandisse une menace ces prochains jours contre le Japon. Enjeu: obtenir une concession ou une promesse qui pourrait rassurer les Américains dans le cadre des élections de novembre. Il rappelle que l’administration américaine vient de débloquer une aide de 12 milliards de dollars pour les agriculteurs mis en difficulté par la guerre commerciale.

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Accord superficiel

Hosuk Lee-Makiyama fait remarquer que l’accord selon lequel l’Europe achèterait davantage de soja est superficiel. «D’une part, l’importation de ce produit destiné à l’alimentation animale n’a aucune restriction en Europe. D’autre part, les Européens en achètent déjà beaucoup. Pour cause, son prix s’est écroulé ces dernières semaines suite à la chute brutale de la demande chinoise.» Dans ce cas précis, selon lui, il n’y avait nul besoin d’accord politique.

Idem pour la promesse européenne d’achat de gaz naturel (de schiste) liquéfié américain. «L’UE ne dispose pas d’infrastructures pour honorer la promesse faire par Jean-Claude Juncker, poursuit Hosuk Lee-Makiyama. De surcroît, économiquement parlant, le gaz pétrolier coûte beaucoup moins cher.»

La France est opposée

Mais si l’accord Trump-Juncker a déjà du plomb dans l’aile, c’est aussi parce qu’il ne fait pas l’unanimité auprès des Vingt-Huit. Dès la semaine dernière, la France est montée au front et a refusé l’ouverture des négociations commerciales globales avec les Etats-Unis. «Nous ne voulons pas entrer dans la négociation d’un grand accord dont nous avons vu les limites avec le Partenariat transatlantique pour le commerce et l’investissement (TTIP)», a déclaré le président français, Emmanuel Macron, à plusieurs reprises. Les négociations en vue de cet accord avaient débuté en 2013 et ont été suspendues aussitôt après l’arrivée de Donald Trump à la Maison-Blanche début 2017.

Plusieurs voix dissidentes se sont fait également entendre au Parlement européen. Bernd Lange, député socialiste allemand et président de la Commission du commerce international, a dénoncé l’absence d’engagement concret dans l’accord Juncker-Trump. Pour sa part, Guy Verhofstadt, ancien premier ministre belge et chef de file des libéraux, a fait remarquer que les Etats-Unis ont maintenu la surtaxe punitive sur l’acier et l’aluminium importés d’Europe alors même que l’administration Trump a accordé des exceptions notamment au Japon, à la Corée du Sud et au Brésil. Pour Yannick Jadot, député vert français, le président de la Commission européenne a outrepassé son mandat afin de «satisfaire les délires trumpiens».


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