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Selon Christophe Donay, chef économiste de Pictet Wealth Management à Genève, le président américain Donald Trump doit faire faire à une échéance électorale en novembre, ce qui expliquerait sa politique protectionniste.
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Conjoncture

«Donald Trump est le Dr Jekyll et Mr Hyde américain»

La croissance est de retour. Mais selon Christophe Donay, chef de la recherche chez Pictet Wealth Management, l’incohérence du président américain, une zone euro divisée et fragile et le spectre d’une guerre commerciale font craindre le pire. La Suisse sort du lot

Les deux principales banques centrales, la Réserve fédérale américaine (Fed) et la Banque centrale européenne (BCE) ont pris la semaine dernière d’importantes décisions en matière de politique monétaire. La première a augmenté son taux directeur de 0,25% et la seconde a donné sa feuille de route pour sortir de son programme d’assouplissement monétaire. Dès lors, on pourrait conclure que la crise, née en 2007-2008 aux Etats-Unis puis propagée dans la zone euro, est derrière nous. D’autant plus que les deux économies ont retrouvé le chemin de la croissance.

Malheureusement, dans les deux cas, la reprise est fragile. Aux Etats-Unis, un président américain incohérent et imprévisible sème la confusion. Dans la zone euro, les faiblesses d’avant-crise sont encore présentes. Et pour ne rien arranger, le spectre d’une guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine plane sur l’économie mondiale.

Le Temps: Jeudi dernier, la Réserve fédérale américaine a augmenté son taux directeur de 0,25%. Cette hausse, la deuxième de l’année, confirme-t-elle la bonne tenue de l’économie américaine?

Christophe Donay: La croissance prévue à 3% pour 2018 et l’inflation qui tend vers son objectif de 2% montrent que les fondamentaux de l’économie américaine sont satisfaisants. L’investissement des entreprises reprend progressivement. Le taux de chômage est à moins de 4%. Les revenus et la consommation augmentent. On peut parler de dynamique plus vertueuse que les années précédentes. La baisse d’impôt intervenue en fin d’année dernière pour les entreprises contribue à la dynamique.

Lire aussi: Donald Trump influence les marchés autant que les banques centrales

Donc, tout est rose?

Non, la médaille a un revers. Il y a une incohérence frappante dans la politique économique gouvernementale. D’une part, la baisse d’impôt et, d’autre part, la tentation de guerre commerciale – qui est clairement une manifestation anti-business et anti-croissance – sèment la confusion. Cette incohérence diminue la visibilité et fait craindre une fin de cycle dans les 18 prochains mois.

Quel serait l’impact des cadeaux fiscaux?

De façon mécanique, le taux d’imposition pour les entreprises qui est ramené de 35% à 15%, va augmenter les profits des entreprises cette année. Pour celles qui sont cotées au S&P 500, les prévisions sont d’une hausse de 10%. Au final, la croissance des bénéfices devrait dépasser 23%. Le risque est que la baisse d’impôt augmente les investissements et donc l’emploi. Par conséquent, il y aurait une pression sur l’inflation et sur la marge des entreprises. On peut poursuivre la logique plus loin et apercevoir les risques de dérapage.

Dans ce contexte d’incertitude, les décisions prises jeudi par la Fed se justifient-elles?

Il faut bien que la Fed normalise sa politique monétaire. Elle le fait en augmentant les taux directeurs et en organisant la sortie de son programme d’assouplissement monétaire de manière très graduelle. La sortie d’une politique exceptionnelle est en soi un défi et il faut qu’il soit relevé dans les meilleures conditions. Dans la mesure où il y a encore des incertitudes et des incohérences, la Réserve fédérale constitue un élément perturbateur. Mais, en même temps, il faut que la Fed se prépare et se donne des moyens pour faire face à toute nouvelle crise. Ainsi, nous envisageons deux nouvelles hausses de 25 points de base en 2018 et deux autres en 2019. Par la suite, elle devra diminuer la taille de son bilan qui a été gonflé avec le programme d’assouplissement monétaire. La politique monétaire est une sorte de système de Ponzi sponsorisé par des coûts de financement inférieurs à la croissance nominale.

Peut-on parler de risque de surchauffe de l’économie américaine?

Certains Républicains envisagent une deuxième baisse d’impôt. Elle concernerait les ménages. Il s’agirait surtout de pérenniser une baisse qui a déjà été consentie, mais de façon temporaire. Cette surstimulation de l’économie pourrait entraîner une hausse de l’inflation.

Avec un taux de chômage de moins de 5%, les Etats-Unis ne risquent-ils pas de faire face à une pénurie de main-d’œuvre. Une telle situation ne devrait-elle pas aussi conduire à une hausse de salaires?

En réalité, le taux de participation de la main-d’œuvre est passé de 67% à 64% entre le début de la crise des subprimes et aujourd’hui. Il y a donc un réservoir de main-d’œuvre disponible. En ce qui concerne les salaires, les travailleurs hautement qualifiés (haute technologie, intelligence artificielle) bénéficient d’augmentations importantes. En revanche, la main-d’œuvre non qualifiée est la perdante.

Et encore: «Donald Trump joue à l’équilibriste»

Comment le président américain gère-t-il les incohérences de sa politique économique?

Trump est une sorte de Dr Jekyll et M. Hyde. D’une part, il stimule l’activité et d’autre part, il prône le protectionnisme. Toute la question est de savoir s’il s’agit de rhétorique politique en vue des élections à mi-mandat au Sénat et au Congrès de novembre ou de sa vraie stratégie de politique économique. Les marchés n’aiment pas le flou.

Venons-en de ce côté de l’Atlantique. La Banque centrale européenne (BCE) marche-t-elle sur les pas de la Fed?

La BCE prépare le marché à une fin de son programme d’assouplissement quantitatif. Elle a à peu près quatre ans de décalage avec la Fed, mais les deux banques centrales ont utilisé les mêmes outils face à la crise. La BCE commence à préparer les marchés à un changement de politique et va vers une hausse des taux et une réduction de bilan très progressive pour ne pas enrayer la croissance et casser la confiance.

Aussi: Sauf accident, la BCE arrêtera ses rachats de dette fin décembre

Peut-on aujourd’hui dire que la crise est derrière nous?

En surface, oui. A l’exception de l’Italie, les autres pays ne connaissent pas de risque systémique. Mais lorsqu’on analyse en profondeur, on voit que les mécanismes qui avaient provoqué la crise sont encore là. A part l’Allemagne et le Luxembourg, tous les Etats de la zone euro s’enfoncent toujours plus dans l’endettement.

Sur le plan institutionnel, la zone euro, sans une union fiscale et une union politique, n’est pas complète. A ce sujet l’histoire est impitoyable: toute union monétaire de pays est appelée à disparaître sans union fiscale. Le Commonwealth en est une illustration.

Enfin, la zone euro est menacée par la montée des populismes. Dans plusieurs pays, des responsables politiques appellent ouvertement à sortir de la zone euro.

Comment la Suisse navigue-t-elle dans ce climat incertain?

Sa compétitivité très élevée et sa capacité d’innovation, liées au pragmatisme des décideurs, font que le pays jouit d’une économie solide. Contrairement aux Etats de la zone euro, la dette publique suisse s’élève à moins de 40%. Non seulement, cette limite est fixée par la Constitution, mais elle est aussi respectée par le Conseil fédéral.

En revanche, notre talon d’Achille, oui nous en avons un aussi, c’est la fragilité des ménages, qui sont fortement endettés. Cette dette est liée à des investissements dans l’immobilier, ce qui veut dire que l’économie suisse est sensible aux fluctuations des prix de l’immobilier et des taux d’intérêt. Mais pour l’instant, cette fragilité ne représente pas un facteur de risque pouvant déclencher une crise.

Plus globalement, avez-vous peur d’une guerre commerciale? A-t-elle commencé?

Une guerre commerciale est une atteinte au libre-échange qui est lui-même un facteur de prospérité des économies capitalistes. Si une guerre commerciale était déclenchée, elle serait l’œuvre de l’administration Trump. Dès lors se pose la question de savoir si le président américain est dans la rhétorique ou s’il s’agit bien de sa stratégie de politique économique. Ses propos protectionnistes servent à rassurer sa base électorale en vue des prochaines élections. Ils jettent le trouble sans détruire les fondamentaux de la croissance économique.

Et que pensez-vous de la position de Donald Trump face à la Chine?

Le président américain a un problème de fond à l’égard de la Chine qui se pose comme un challenger à l’hyperpuissance américaine. Les Etats-Unis ont été dominants dans tous les domaines – militaire, financier, technologique –, mais voilà, les Chinois les mettent au défi. Par exemple, face aux GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon), ils ont les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi). Cette crainte explique la ligne dure américaine. Du coup, Washington a choisi son cheval de bataille: la propriété intellectuelle que les Américains considèrent ne pas être respectée par la Chine.

L’administration Trump est taraudée par un deuxième facteur: l’initiative chinoise «La ceinture et la route», qui cherche à tenir à distance les entreprises américaines du marché asiatique. Cela est tout aussi insupportable pour le président Trump dont le slogan était «Make America Great Again».

Et que fait l’Europe dans cette bagarre?

L’Europe n’est nulle part sur l’échiquier technologique et économique du futur.


Profil

Titulaire de deux masters, l’un en économie de l’Université Paris X et l’autre en économétrie de l’Université Paris II, ainsi que d’un diplôme EFFAS (European Federation of Financial Analysts Societies).

1989: Ingénieur financier chez BNP Paribas.

1999: Responsable de la stratégie d’investissement chez HSBC (auparavant Crédit Commercial de France).

2000: Responsable de la recherche macroéconomique et de la stratégie d’investissement chez Kepler Capital Markets.

2008: Chef stratégiste chez Pictet Wealth Management, responsable de l’allocation d’actifs et de la recherche macroéconomique.

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