Les économistes suisses semblent se réjouir de la perspective d’une défaite de Donald Trump à la présidence américaine. «Un protectionniste à la tête de la plus grande économie au monde, cela ne pourrait être qu’une mauvaise nouvelle pour la Suisse», assure Fabrizio Quirighetti, responsable des investissements chez Syz, à Genève.

UBS ne dit pas autre chose. «Des restrictions contre le libre commerce pourraient affecter sensiblement la prospérité suisse», prévient Alessandro Bee, économiste à la première banque helvétique. Marie Owens Thomsen, cheffe économiste chez Indosuez Wealth Management, va même plus loin: «Le protectionniste que risque de renforcer Donald Trump constitue la menace la plus importante, car il pourrait causer une récession aux Etats-Unis et sur le plan mondial.»

Double problème

C’est doublement problématique: la Suisse a bénéficié de l’ouverture du commercial mondial, d’une part. D’autre part, les Etats-Unis constituent un partenaire commercial essentiel, le plus important derrière l’Allemagne. Les entreprises y ont exporté l’équivalent de 27,5 milliards de francs en 2015. Comme le rappellent des économistes de la banque Edmond de Rothschild dans une étude, «dans un pays comme la Suisse, les exportations de biens vers les Etats-Unis vont même jusqu’à constituer 4,6% du produit intérieur brut». Lorsqu’il s’agit d’investissements directs, là aussi, la Suisse investit d’abord aux Etats-Unis et reçoit de l’argent de la part des Américains.

Seul Credit Suisse se montre plus prudent: «Nous tablons sur une présidence qui reste démocrate, tandis que le Congrès reste dominé par les républicains. Un statut quo donc, qui impliquerait le moins de changement pour l’économie», explique Maxime Botteron. Pour l’économiste de Credit Suisse, la croissance américaine compte plus que la politique pour l’industrie suisse. Et les programmes des deux politiciens vont dans le sens d’une accélération de la croissance, estime-t-il, «notamment Donald Trump qui souhaite diminuer les impôts pour les entreprises et pour les ménages».

La pharma au centre des inquiétudes

Un secteur est plus particulièrement concerné, la pharma. Selon les statistiques de l’Administration fédérale des douanes, ces exportations représentent 45% du volume, loin devant les machines ou l’horlogerie. Le pourcentage dépasse même les 50% si l’on inclut la chimie. Ces segments ont en outre été les plus dynamiques ces dernières années. Or, comme le soulignent des économistes de la banque Edmond de Rothschild, ce secteur «pourrait souffrir d’une élection de Hillary Clinton, qui a affirmé vouloir réduire le coût des médicaments et les profits excessifs des entreprises pharmaceutiques.»

Le tableau n’est pas si simple, nuance UBS. Certes, la candidate démocrate a eu des mots très forts contre certaines entreprises, considérant qu’elles imposaient des prix prohibitifs. Mais le démantèlement que vise Donald Trump d’Obamacare pourrait avoir des conséquences sur les ventes de médicaments aussi. En résumé: la première pourrait faire baisser les marges, le second, les volumes.

Le cas de la finance est plus difficile à évaluer, d’abord, comme le rappelle Maxime Botteron, parce que les statistiques sur les exportations de services ne sont pas suffisamment détaillées. Ensuite, parce que les banques suisses servent les clients américains via leurs filiales sur place et non pas de manière «offshore», depuis la Suisse.

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Des taux encore plus négatifs?

L’élection ne devrait pas non plus épargner les marchés financiers et les taux de change. D’après UBS, une victoire d’Hillary Clinton ne devrait pas entraîner de hausse du franc, elle pourrait même contribuer à le faire baisser, dans la mesure où c’est le scénario qui ne surprendrait pas les marchés. Ils ne peuvent pas en dire autant de Donald Trump, dont la politique entraînerait une explosion du déficit budgétaire et provoquerait une «perte de confiance dans le dollar». Ce qui entraînerait des flux vers le franc, l’une des dernières monnaies refuge. «Le résultat pourrait être une pression massive vers une appréciation du franc», estime l’économiste. La Banque nationale pourrait devoir intervenir à nouveau, à la fois sur le marché des devises et en abaissant encore les taux négatifs.

L’économie suisse, donc, n’a plus qu’à espérer, comme le scénario central d’UBS le prédit, une victoire d’Hillary Clinton. Surtout si elle se trouve face à un Congrès dominé par les républicains, le cas qui entraînerait les «moindres risques».


Novartis et Roche payent pour les deux partis

Les inquiétudes des représentants de la pharma n’empêchent pas le secteur de cotiser pour Hillary Clinton. Au total, selon les chiffres d’Open Secret, au 11 octobre, la pharma a donné 10,3 millions de dollars (environ 10,2 millions de francs) pour soutenir la campagne de la candidate démocrate.

Le secteur n’est tout simplement pas représenté parmi les 20 plus importants donateurs de Donald Trump par industries. De manière générale, en 2016, Novartis et Roche ont apporté via leurs employés des contributions à des représentants des deux partis, y compris à des candidats au législatif, pour des montants à peu près équivalents.

Roche a fourni 366,960 dollars à des démocrates, contre 294,055 dollars à des républicains. Novartis a donné 284,515 dollars aux démocrates contre 264,679 aux républicains. Ce n’est pas le cas de l’industrie et la finance suisse dans leur ensemble, qui ont donné davantage aux républicains qu’aux démocrates.