Œil vif, cheveux grisonnants de la soixantaine naissante, Mark Platshon apprécie l’ombre que lui prodigue le parasol de la terrasse du Café Borrone, à Menlo Park, la localité de la Silicon Valley qui abrite le siège de Facebook. Cet investisseur dans les entreprises innovantes n’est jamais aussi à l’aise que lorsqu’il s’agit de vanter telle ou telle trouvaille technologique. Mais s’il y a un sujet qui l’anime tout particulièrement en ce début octobre, c’est l’élection présidentielle américaine. «L’accession de Donald Trump à la Maison-Blanche serait l’équivalent du Brexit. Une catastrophe, qui pourrait ruiner le pays!», tonne-t-il.

Mark Platshon est un pilier de la «Vallée», comme la surnomment affectueusement ses résidents. A la fin des années 1990, il cofondait une start-up pionnière dans la photo numérique, Xing Network. Laquelle, avant de se faire racheter quelques années plus tard, allait initier le mouvement qui amènera Kodak, alors géant incontournable, à la faillite en 2012. Puis l’entrepreneur a mené une belle carrière dans diverses sociétés technologiques avant de s’orienter vers l’investissement. Il dirige actuellement Birchmere Ventures, une société de capital-risque basée à Palo Alto et à Pittsburgh (Pennsylvanie). Et malgré ses décennies d’expérience, en dépit de son excellent carnet d’adresses, il est surpris par les réactions de ses collègues face à l’enjeu électoral: «D’ordinaire, ils ne parlent pas de politique. Or cette année ils le font. Je n’ai jamais vu cela! Ils sont terrifiés par la perspective d’une élection de Donald Trump.»

Un tabou se brise

C’est un véritable tabou que rompent les hommes d’affaires californiens, comme le constate Christian Simm, directeur général de Swissnex, l’antenne des entreprises suisses à San Francisco. «Il y a deux choses dont ils n’aiment pas parler: de leurs convictions politiques et des financements qu’ils reçoivent du Ministère de la défense». Et si ni Mark Platshon ni les autres créateurs de start-up, entrepreneurs, investisseurs et consultants ne s’expriment sur les aides qu’ils reçoivent, directement ou indirectement, du Pentagone, ils ne se gênent plus de parler de tout le mal que provoquerait, selon eux, une accession du milliardaire new-yorkais à la Maison-Blanche.

En juillet, 150 d’entre eux ont même signé un appel au public contre la candidature du New-yorkais. «Il fait campagne sur la colère, la bigoterie, la peur des nouvelles idées et des nouvelles personnes et sur la croyance fondamentale que l’Amérique est faible et en déclin», dénonçaient les signataires, dont Steve Wozniak, cofondateur d’Apple, et Vint Cerf, l’un des pères d’Internet.

Cette idée est largement partagée, même si tous ne s’expriment pas publiquement. Ainsi cet investisseur accouru à une conférence à huis clos donnée par un haut responsable industriel à l’université de Stanford à Palo Alto, l’une des meilleures et les plus élitistes universités au monde, le cœur académique de la Silicon Valley, à deux pas de Sand Hill Road, le «Wall Street» du capital-risque, une 2x2 voies servant d’adresse aux plus importantes sociétés de financement d’entreprises de la Silicon Valley.

Cet homme d’affaires, dans la quarantaine, adore s’exprimer sur les technologies du futur et sur les start-up dans lesquelles il investit. En politique, il préfère rester discret. Mais lui aussi bondit à l’évocation d’une éventuelle victoire du candidat républicain: «Vu ses positions sur l’immigration, il va durcir le régime des visas. Il nous deviendra plus difficile de faire venir des talents étrangers aux Etats-Unis. En conséquence, beaucoup d’entreprises risquent ainsi de réduire leurs activités dans la Vallée, le pays, voire de plier bagage et de s’installer ailleurs.»

Scores soviétiques pour Obama

Noiraud, bouclé, le jeune entrepreneur Richard Beaverstock en est l’illustration. Ce Canadien, trentenaire, est certes un brin timide face à son interlocuteur. Mais il se sent comme un poisson dans l’eau en Californie. Originaire de l’Ontario, cet ingénieur a d'abord étudié à Stanford, puis s’est installé à Gilroy, tout au sud de la Vallée, où il a fondé une famille, puis une start-up dans son garage, qu’il développe grâce à des apports d’investisseurs dans le capital-risque. Son histoire est l’exemple des opportunités permises par l’écosystème unique qu’est la Vallée. La politique n’est vraiment pas son monde. Et pourtant, interrogé sur le sujet, il répond après un instant de réflexion: «Donald Trump m’inquiète. Je dis parfois à mon épouse, en plaisantant, que s’il est élu, nous pourrons rentrer au Canada!»

La Californie est l’un des fiefs démocrates les plus solides. Les sondages donnent régulièrement 50% des intentions de vote à Hillary Clinton dans l’ensemble de l’Etat alors que son adversaire n’obtient que 30% d’avis favorables. La Silicon Valley est le bastion de ce soutien démocrate. Barack Obama y a recueilli entre 69% et 74% des suffrages dans les deux comtés qui la constituent, San Mateo et Santa Clara, lors des deux élections passées, en 2008 et en 2012. Aujourd’hui, les donations à la campagne de Hillary Clinton des employés des multinationales technologiques basées dans la région ont dépassé 30 millions de dollars, selon les chiffres de la Commission électorale fédérale américaine (Dans l’ordre: Google, Microsoft, Facebook et Apple).

Les liens entre les géants de la Silicon Valley et Washington sont même si forts que les entreprises de la région sont la destination privilégiée des collaborateurs proches d’Obama quittant les allées du pouvoir. L’ancien porte-parole de Barack Obama Jay Carney est passé chez Amazon, l’ancien directeur de campagne David Plouffe chez Uber. L’actuel président n’a-t-il pas laissé entendre, en juin dernier, qu’il serait tenté par une activité dans le capital-risque dans la Vallée après la fin de son mandat présidentiel? Il y retrouverait Al Gore, ancien vice-président de Bill Clinton, associé de la firme Kleiner Perkins Caufield & Bye, sur Sand Hill Road, et administrateur d’Apple.

Une Vallée sous perfusion publique

Dans l’autre sens, la Vallée a placé ses représentants dans les hautes sphères de l’administration fédérale, à l’instar de David Recordon, l’un des meilleurs ingénieurs de Facebook, devenu l’an dernier directeur des technologies de l’information à la Maison-Blanche. Enfin, les entreprises et les universités de la Vallée bénéficient d’une multitude d’aides publiques, que ce soit sous la forme de subventions civiles ou militaires et de commandes. Le fabricant de voitures électriques Tesla, basé à Palo Alto, a ainsi reçu des soutiens totalisant 4,9 milliards de dollars, selon le «Los Angeles Times». Avantages qui pourraient être remis en question en cas de victoire républicaine.

Aussi, les républicains paraissent à rebours de l’histoire, loin des valeurs cultivées dans la Vallée. «Leurs positions politiques ne sont pas basées sur des preuves scientifiques. Comment peuvent-ils nier des évidences comme le dérèglement climatique?» interroge Robert Seidl, un capital-risqueur basé à Palo Alto.

Mais la Silicon redoute avant tout un coup d’arrêt à l’immigration si Donald Trump est élu. «Si nous ne pouvons plus faire venir les talents, comment allons-nous continuer à pouvoir nous développer?», interrogent plusieurs entrepreneurs et capital-risqueurs. Ils redoutent en premier lieu le vraisemblable abandon d’un projet avancé par l’administration Obama, la création d’un visa pour entrepreneur de start-up. «Le régime actuel accorde de grandes facilités aux investisseurs, mais la position des fondateurs d’entreprises n’est pas claire», explique Dominic Sutter, de Swissnex à San Francisco. Un nouveau régime flexibiliserait encore le régime relatif à l’immigration. Son abandon donnerait, à l’inverse, le signal d’un futur «reverse brain drain», à savoir le départ non volontaire des cerveaux étrangers si précieux aux entreprises innovantes.

L’exception Thiel

Donald Trump a néanmoins bénéficié d’un soutien inattendu, et de poids, de la part d’un grand patron de la technologie. Peter Thiel, cofondateur de Paypal (avec Elon Musk, patron de Tesla), lui a publiquement fait part de son appui. Il a déclaré, lors de la convention républicaine en juillet, que «Donald Trump n’est pas un politicien. C’est un bâtisseur et il est temps de reconstruire l’Amérique». Et il lui a fait don de deux millions de dollars. Depuis lors, dans la Vallée, lorsque les conversations ne tournent pas autour de voitures autoguidées, de l’économie du partage et de performance d’Uber et de Twitter, n’abordent plus que de cela.

Mais Peter Thiel est-il si seul dans son soutien au candidat républicain? A force d’insister, les langues se délient et l’enthousiasme pour Hillary Clinton perd de son éclat. Dans les milieux d’affaires plutôt peu politisés, l’on n’entre guère dans les détails des programmes électoraux des candidats, et «en privé, on se montre assez facilement séduits par le candidat républicain», explique un connaisseur des réseaux de la Vallée. Une tentation nourrie de la vieille crainte face à toute candidature démocrate: que celle-ci ouvre la voie à une hausse des impôts. «Les charges sociales sont déjà en progression dans le pays», déplore Richard Baverstock.

Peur de la corruption

Et puis, il y a la question de l’alternance: Faut-il que le parti de l’âne garde la Maison-Blanche quatre ans de plus, lui qui y est déjà depuis huit ans? «Il faut du changement dans les équipes au pouvoir pour éviter l’apparition de la corruption» dans la haute administration, déplore l’investisseur Robert Seidl. «On l’a vu avec George Bush, dont les huit ans à la Maison-Blanche ont été perdus pour la Silicon Valley, les Etats-Unis et le reste du monde», poursuit-il. Et de plaider pour «la candidature d’un républicain ouvert, afin de restaurer les conditions d’une véritable concurrence entre candidats. Or, les républicains ont échoué à offrir une telle opportunité», regrette-t-il.

L’envie d’alternance, la crainte des hausses d’impôts en cas de victoire de Hillary Clinton, l’attrait pour l’image de Trump en tant qu’entrepreneur à succès ne suffisent toutefois pas pour se transformer en soutiens sonnants et trébuchants pour le candidat républicain. Ce dernier ne recueille que des miettes des donations faites par les employés des grandes entreprises de la Vallée, pas même un million de dollars, selon la Commission électorale fédérale. Au-delà des sensibilités politiques, l’obstacle est culturel, il est lié à une vision du monde. De San Francisco à San José s’étend une vallée tournée comme peu d’autres vers l’avenir. Et qui ne peut tout simplement pas se reconnaître dans une candidature de fermeture comme celle de Donald Trump.