philanthropie

Quand les donateurs aident la recherche contre le cancer

Responsable du domaine philanthropique chez Lombard Odier, le Dr Maximilian Martin énumère les avancées que la recherche contre le cancer a pu faire grâce aux donateurs. Et celles, déterminantes, qu’elle doit encore faire

Le Centre en philanthropie de l’Université de Genève organise en partenariat avec «Le Temps» un colloque sur le thème «Philanthropie, émotions et empathie: quels liens?» lundi 10 décembre 2018 de 18h à 21h au Campus Biotech, 9, chemin des Mines à Genève. Inscription obligatoire.

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Chaque année en Suisse, plus de 35 000 personnes se voient diagnostiquer un cancer ; elles sont plus de 16'000 à succomber à la maladie. Globalement, le cancer est à l’origine d’un décès sur huit. Question soins, la situation donne à réfléchir : l’efficacité constatée des traitements n’est que de 25% pour l’ensemble des types de cancer. Plus de 200 types de cancer rendent l’identification de la maladie malaisée et le traitement ardu. Chaque cancer requiert son propre diagnostic et son propre traitement.

Malgré ces gageures, la perspective s’esquisse enfin d’un cancer vu comme une maladie qui peut être gérée davantage comme une maladie chronique. L’avènement de l’immunothérapie avec ses inhibiteurs de points de contrôle et ses stimulateurs immunitaires, les thérapies ciblées par anticorps et produits radiopharmaceutiques, les vaccins contre le cancer, les thérapies cellulaires et les virus oncolytiques relevaient de la science-fiction il y a vingt ans seulement. Désormais, nous devons être tout aussi ambitieux dans les domaines où nous avons toujours besoin d’un changement radical comme pour le cancer du pancréas ou le diagnostic et le dépistage. Or la philanthropie est un élément essentiel de la solution. Le moyen d’avancer est une répartition intelligente du travail avec les gouvernements et les marchés.

Prendre conscience pour prévenir

Quelque 80% des cancers sont actuellement diagnostiqués dans des pays à bas ou moyen revenu. Néanmoins notre compréhension du cancer demeure très inégalement répartie. Il y a une quantité de recherches dans les pays à hauts revenus mais beaucoup moins de connaissance de la situation dans les pays en développement.

Le moyen le plus efficace et le moins cher pour améliorer les chances de survie est le dépistage précoce. Or, dans les pays en développement, un patient n’est en général diagnostiqué que lorsque sa maladie est à un stade avancé. L’absence de diagnostics et de professionnels de la santé, y compris de chirurgiens, et des infrastructures précaires se liguent contre la santé du patient. Parfois il faut aussi tenir compte du contexte culturel. L’Union africaine signale par exemple que la Somalie a une très pauvre perception du cancer du sein. Culturellement, un cancer qui attaque un organe vital mais intime du corps féminin est vu comme honteux. En outre, en Somalie la plupart des oncologues sont des hommes. Pour protéger leur intimité, les victimes évitent de demander de l’aide médicale jusqu’à ce que le cancer du sein se colle au vêtement et commence à secréter. Mais il est alors trop tard.

Renforcer les capacités, créer une plateforme d’échanges pour l’ensemble du Sud, voilà un travail à la mesure des ONG et, pour le faire, elles ont besoin du soutien de la philanthropie. La vocation de l’Union internationale contre le cancer (UICC) est d’intégrer le contrôle du cancer à l’agenda mondial de la santé et du développement. L’UICC le fait en travaillant avec ses 1100 membres : les plus grandes sociétés du cancer du monde, les ministères de la santé, les instituts de recherche et des groupes de patients. Outre les contributions des membres, le financement philanthropique permet à l’organisation de renforcer sans cesse ses capacités en offrant de nouveaux services à ses membres et en agissant comme leurs véritables avocats. Pour diffuser ces informations à la communauté des donateurs, nous avons conclu un partenariat avec l’UICC il y a peu, afin de publier une nouvelle édition du Guide du donateur contre le cancer de Lombard Odier.

Le pouvoir disruptif des chercheurs

L’infrastructure actuelle de la recherche contre le cancer et le développement des talents ont considérablement bénéficié de la générosité d’un large éventail de philanthropes, parmi lesquels le grand armateur américain Daniel Ludwig, dont l’Institut Ludwig a consacré plus de 2,5 milliards de dollars à la recherche sur le cancer depuis 1971.

Un montant énorme, mais cela semble peu comparé aux dépenses globales en médicaments anticancer et aux soins thérapeutiques et d’accompagnement, qui sont passés de 96 milliards de dollars en 2013 à 133 milliards en 2017. Cela dit, une vision purement chiffrée ne rend pas justice au génie individuel de ceux qui réussissent des percées contre le cancer. C’est pourquoi à la Fondation Philanthropia nous finançons entre autres des bourses de doctorat et postdoc à l’Institut Gustave Roussy, l’un des instituts de recherche les plus en pointe en Europe avec son hôpital.

Investir dans les personnes est une bonne idée car il ne faut pas sous-estimer le pouvoir du nouvel état d’esprit disruptif au sein de la communauté médicale. Prenez l’exemple de l’avènement de l’immuno-oncologie. Plutôt que d’attaquer la tumeur du patient avec des médicaments, l’immunothérapie vise à stimuler le système immunitaire humain afin qu’il sache reconnaître, attaquer et finalement occire les cellules tumorales. Une tâche que notre organisme fait habituellement très bien lorsqu’il combat avec succès des infections virales ou bactériennes. Mystérieuse il y a dix ans, l’immuno-oncologie est la discipline de l’oncologie à la croissance la plus rapide. L’immunothérapie a permis des avancées radicales dans le traitement, comme l’illustrent les « chimeric antigen receptor T-cells » (CART), des récepteurs combinant une nouvelle spécificité avec une cellule immunitaire pour cibler une cellule cancéreuse. Le médecin retire les T-cellules du patient, les modifie génétiquement et les remet en place de sorte qu’elles puissent attaquer les cellules cancéreuses dans le corps.

Les avancées en génomique continueront de permettre la personnalisation de semblables traitements du cancer. Et l’impression 3D de cellules fournira la capacité nécessaire de génération organoïde, par exemple en imprimant des répliques de fonctions organiques pour mieux prédire les effets de nouveaux traitements sur l’être humain. Alors que les techniques de manipulation des gènes s’industrialisent et s’appliquent au domaine de l’oncologie, la reprogrammation de cellules immunitaires sachant cibler et détruire des cellules tumorales deviendra un jour une procédure standard. Si ce ne sont pas des talents bruts qui, au gré d’une bourse d’études doctorales ou postdoc, ont appris les ficelles pour relever des défis tels que les vaccins anticancer personnalisés, l’identification de cellules tumorales via le séquençage des gènes ou l’amorçage de la réponse immunitaire du patient contre des composants spécifiques des cellules cancéreuses, alors qui le fera ?

Garantir l’accès aux soins et limiter les coûts

Avec des dépenses de santé à la hausse qui exercent une pression sans cesse accrue sur les budgets publics et des prévisions de dépenses en croissance de 53% de 2015 à 2020 pour l’oncologie, l’approche des soins au patient doit être urgemment revue de fond en comble. Les dépenses sont très concentrées. Les 35 médicaments les plus utilisés représentent 80% des dépenses totales ; d’autre part, plus de la moitié des anticancéreux vendent pour moins de 90 millions de dollars par an. Les prix de catalogue des nouveaux médicaments anticancer ne cessent d’augmenter : le prix annuel médian d’un nouveau médicament anticancer lancé en 2017 a dépassé les 150 000 dollars, comparé aux 79 000 dollars d’un tel médicament lancé en 2013.

De nouveaux modèles s’avèrent nécessaires pour maintenir les coûts dans une limite raisonnable : le doublement prévu en 2060 des dépenses de santé dans les pays de l’OCDE par rapport au PIB n’est pas durablement finançable. Y donner accès tout en contenant les coûts exige la combinaison de médicaments nouveaux et meilleurs et d’équipements médicaux recourant aux données réelles, à l’intelligence artificielle et aux applications mobiles, afin d’améliorer l’implication du patient et le ciblage thérapeutique. Sur ce point aussi, la philanthropie peut jouer un rôle utile en contribuant à piloter de nouvelles solutions. Exemple : lancé à l’aide d’un financement initial philanthropique, le Réseau Romand d’oncologie a mis sur pied une « commission des tumeurs » : en son sein, des médecins et autres prestataires de santé de diverses disciplines interagissent régulièrement pour passer en revue les cas de cancer et ils échangent leurs connaissances pour offrir aux patients le meilleur traitement individuel possible contre le cancer et le meilleur plan de soins.

Contribuez au progrès

Le vieillissement, l’urbanisation et la pollution environnementale prélèvent leur tribut : on s’attend à ce que l’incidence du cancer augmente à plus de 21 millions de nouveaux cas dans le monde en 2030. Cela est dû en partie à la croissance de la population et à la pyramide démographique, mais c’est aussi le résultat du changement de notre style de vie et de notre nutrition.

Par conséquent, outre que nous devons faire les choses plus efficacement, il nous faut aussi des innovations radicales. La philanthropie et la finance innovante seront un élément de la solution. La philanthropie donne le meilleur d’elle-même lorsqu’elle agit comme capital-risque pour la société : bâtir de nouvelles institutions aux ambitions élevées peut s’avérer un catalyseur pour bousculer les marchés et la politique. Pensez simplement aux progrès réalisés en matière de maladies infectieuses, rendus possibles par la création du Gavi, l’alliance du vaccin, et par le Fonds mondial avec le soutien déterminant de la Fondation Bill and Melinda Gates. Il est temps que nous nous montrions tout aussi ambitieux dans le domaine du cancer.


Le Dr Maximilian Martin est Global Head of Philanthropy chez Lombard Odier et a dirigé l’opération “Program for Humanitarian Impact Investment” pour le co-sponsor. Il est également le fondateur d’Impact Economy et professeur invité à l’Université de Saint-Gall.

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