Moribond, bon à jeter à la poubelle. Le sort du billet vert semblait scellé il y a dix jours à peine. L'euro caracolait au-delà de 1,345 dollar et se rapprochait du sommet atteint à presque 1,37 dollar fin 2004. Les commentaires allaient bon train. La chute de la devise américaine devait s'accélérer pour cause de colossal déficit extérieur. L'effritement du billet vert devait aider à son rééquilibrage. Dans ce cadre, les firmes américaines peuvent exporter à meilleur coût, et les importations vers les Etats-Unis renchérissent.

Mais la Réserve fédérale américaine (Fed) est passée par là. En quelques séances, l'euro a plongé à moins de 1,3 dollar. «Les marchés ont pris acte du message de la Fed, confie Gonzalo Ortiz, cambiste chez LODH à Genève. Elle laisse ouverte la porte à un resserrement monétaire plus fort que prévu en cas de pressions inflationnistes.»

Retour aux valeurs sûres

Il n'a pas fallu 24 heures pour que les premiers signes apparaissent. L'indice des prix à la consommation (CPI) pour le mois de février est monté à 0,4%, contre 0,3% attendu. Les investisseurs ont dégainé. Adieu l'euro et vive le dollar. «Le différentiel de rendement entre les deux devises se creuse en faveur du billet vert, précise le cambiste. Le CPI a été interprété comme la porte ouverte à un prochain relèvement de 0,5% des taux directeurs américains.»

Au même moment, la volonté d'assouplissement du pacte de stabilité inquiète les marchés. «Ce changement d'attitude en matière budgétaire, voulu par l'Allemagne et la France, inquiète», continue Gonzalo Ortiz. L'inquiétude est d'autant plus grande que le moment choisi paraît délicat. «Le risque inflationniste grimpe avec le renchérissement du prix de l'énergie, explique Alessandro Mauceri, directeur exécutif du gérant alternatif Capital Management Advisors à Genève. La Banque centrale européenne pourrait être tentée de relever ses taux en prévision de dérapages budgétaires.» Ce scénario ne dit rien de bon pour la croissance sur le Vieux Continent.

Baisse de l'euro, hausse du dollar? Les récents soubresauts observés dans les marchés émergents constituent également un soutien pour le billet vert. Tout comme la chute du cours de l'or. Après s'être envolé, celui-ci se retrouve sous pression.

«Anticipant un prochain ralentissement, les investisseurs vendent obligations et actions des pays de l'Est et d'Amérique du Sud pour racheter des actifs plus sûrs», explique le stratège d'une salle des marchés genevoise. Ce mouvement s'accompagne historiquement d'une hausse du dollar. «L'appétit pour les bons du Trésor américain va augmenter, d'autant que leurs rendements se tendent», souligne-t-il.

Ce phénomène dépasse le Brésil ou la Turquie. Les investisseurs deviennent globalement plus prudents. Ils exigent davantage de rendement pour détenir des actifs à risque. L'élargissement de l'écart («spreads») entre les taux des emprunts souverains et de la dette des entreprises, General Motors en tête, le démontre. Une situation diamétralement opposée à celle qui prévalait au début du mois.

Tous les commentateurs ne sont pas pour autant négatifs sur la devise européenne. L'analyse technique, spécialité qui tente de détecter les tendances en étudiant les mouvements passés, n'a pas changé son fusil d'épaule. «A court terme, on pourrait redescendre à 1,28 dollar, soit sur le bas du canal haussier dans lequel on évolue depuis 2002, relève Christian Bado, responsable de l'analyse graphique au Crédit Agricole à Genève. Mais la tendance reste pour l'instant positive.»

Il prévoit ensuite un rebond à 1,33 dollar «d'ici à deux semaines». Seul un franchissement du puissant support placé à 1,28 dollar assombrirait les perspectives. Pour l'instant, l'euro n'a pas (encore?) rendu les armes.