Et si le courage politique, ces temps-ci, était du côté des éditeurs européens? Force est de constater en tout cas que malgré le syndrome bien connu selon lequel «l’Europe ne fait pas vendre», certains continuent de tenter leur chance et d’afficher leurs convictions.

C’est le cas, en ces premières semaines de 2011, de l’éditeur français «Le Cherche Midi» qui publie simultanément deux titres d’une nouvelle collection de livres d’entretiens intitulée «L’Europe telle que je la vis» et dirigée par une résidente bruxelloise, Marion Lavenir. Le premier «Pour une Europe juste» est signé de l’ancien ministre française Elizabeth Guigou, interrogée par la journaliste Véronique Auger. Le second, «Du Larzac à Bruxelles», bientôt disponible en librairie, sera signé par l’eurodéputé écologiste José Bové et le correspondant bien connu de Libération à Bruxelles Jean Quatremer.

L’ouvrage d’Elizabeth Guigou a, en ces temps de doute communautaire, une vertu essentielle: la réaffirmation d’une conviction, soudée au contact de ces grands Européens que furent François Mitterrand et Helmut Kohl. Les pages dans lesquelles l’auteur raconte les discussions entre les deux hommes auxquelles elle assista donnent une idée du changement d’époque. «Mitterrand et Kohl étaient rapprochés par la guerre et la volonté de faire l’Europe, explique-t-elle. Toujours, ils se racontaient leurs souvenirs de guerre, non pas pour s’apitoyer sur leur sort mais pour dire: «C’est quand même extraordinaire qu’ayant vécu de part et d’autre ces choses là, on se soit retrouvé». Le président français, poursuit celle qui fut sa conseillère pour les Affaires européennes «parlait tout le temps à Kohl du congrès de la Haye de 1948 qui, trois ans après la guerre, a rassemblé sous la présidence de Winston Churchill des représentants du monde politique de tous les pays qui venaient de s’entretuer. Il disait: «Vous savez, pour moi, c’était quelque chose de phénoménal, d’inouï!». Les circonstances historiques avaient, naturellement, accouché d’un sens commun pour un destin européen partagé.

Mais les racines de ce destin ne sont pas que ruines, cendres et bombardements. C’est le formidable mérite des éditions suisses lep de nous le rappeler dans un ouvrage paru fin 2010 et consacré à «L’Europe de Coppet». Paolo Garonna, son auteur, nous fait revivre la naissance du rêve européen sur les bords du lac Léman où, entre le XVIIIème et le XIXème siècle, un groupe d’intellectuels (Necker, Constant, Sismondi) se réunissait autour de Mme de Staël. Là aussi, leur ambition avait un sens: leur rejet de l’Europe totalitaire de Napoléon était, poursuit l’auteur, «de l’interventionnisme de l’Etat-nation et du maximalisme révolutionnaire». En termes contemporains, le rêve de Coppet - aujourd’hui traduit dans les faits par un manifeste - était un rêve de libéraux et de centristes. Creuset dans lequel s’épanouira plus tard la démocratie chrétienne des pères fondateurs de l’Europe ou un technocrate visionnaire tel que Jean Monnet. On ne peut, après avoir lu ce livre, qu’être triste à la nouvelle du prochain départ de l’Institut d’études européennes de l’université de Genève du château de Coppet qu’il occupait jusque-là. Problème de coût trop élevé, m’a-t-on expliqué...

Le problème, paradoxalement, est que l’on a fait l’Union européenne, passant ainsi de l’ambition intellectuelle à la construction politique. Trois ouvrages s’y attardent, chacun à leur manière. Le premier, de l’universitaire Jean-Marc Ferry (Editions du Cerf) , est arrivé en finale du prix du livre européen récemment décerné à Bruxelles. Son titre? «La république crépusculaire». Son mérite? S’interroger sur l’identité philosophique de l’Europe «dont la vision du monde géopolitique n’est pas unifiée car, à la différence des Etats-Unis, elle refuse de substituer la morale au droit». Résultat: «Les européens ont presque trop tendance à considérer que ce qui compte pour démocratiser le reste du monde, c’est de promouvoir obstinément les méthodes de dialogue, de concertation, de coopération, de discussion visant à mettre en place des consensus partiels ou des formations de compromis». De quoi nourrir l’indécision et, en ces temps de frénésie financière, déconcerter les marchés...

Reste dès lors à choisir son camp. Dans leur livre «Europe, de l’intégration à la fédération» publié par l’Institut européen de l’Université de Genève Frédéric Esposito et Nicolas Levrat posent des questions d’avenir. Pourquoi, par exemple «la pensée fédéraliste européenne est-elle marquée par une focalisation de ses auteurs contemporains sur le renforcement des institutions supranationales, au détriment de la richesse originelle des écrits des premiers fédéralistes qui pensaient dans une perspective multi-directionnelle pour permettre l’épanouissement d’autonomies au sein d’une Europe fédérale»? Une perspective battue en brèche par «La décomposition des nations européennes» (Editions François Xavier de Guibert), dont le présupposé eurosceptique est on ne peut plus limpide: «On doit se demander, hypothèse de plus en plus vraisemblable, si faire «l’Europe» ne consiste pas en réalité à en détruire les nations». Le cas de la Belgique, base géographique du système étant, selon les auteurs «un symbole spectaculaire» de cette régression.