Les plaintes et les demandes de dédommagement dues aux méfaits de l'amiante ont fait tomber nombre de sociétés aux Etats-Unis et fait vaciller le groupe ABB. De son côté, la société suisse Eternit SA, basée à Niederurnen (GL), renvoie les prétentions à la SUVA (assurance maladie et accidents professionnels) et à Anova, holding qui coiffe les anciennes sociétés sœurs d'Eternit SA à l'étranger, lesquelles sont toujours sous le contrôle de Stephan Schmidheiny. Eternit SA est entrée en 1995 dans le giron de Holcim (anciennement Holderbank), contrôlé par son frère Thomas Schmidheiny. Entretien avec Anders Holte, président de la direction et administrateur-délégué d'Eternit SA, et Fredi Wittenwiler, directeur du personnel et des ventes.

Le Temps: L'association de défense des victimes de l'amiante se plaint de n'avoir jamais pu vous rencontrer pour faire valoir les droits de ses clients en Suisse. Pourquoi acceptez-vous malgré tout de répondre à nos questions?

Anders Holte: Cela n'est pas vrai. On ne nous a jamais demandé un entretien. En revanche, nous avons refusé de participer à un forum de discussion mis sur pied en mai par des syndicats du canton de Glaris. Il nous tient particulièrement à cœur de rétablir la véracité des faits par rapport à certaines informations erronées diffusées récemment dans la presse. Sur plus de 700 décès par mésothéliome (ndlr: forme de cancer de la plèvre) que la SUVA a mis sur le compte de l'amiante en Suisse, le nombre de cas qui concernent des employés ayant travaillé dans l'une des deux unités de production d'Eternit SA de Niederurnen (GL) et de Payerne (VD) s'élève à ce jour à 47 personnes. Ce que nous déplorons bien sûr. En outre, il faut malheureusement s'attendre à voir ce bilan s'aggraver d'un à deux décès par année. La SUVA, de son côté, prévoit que le nombre total de décès dus à l'utilisation de l'amiante à titre professionnel, en Suisse, aura tendance à s'élever à une cinquantaine par année.

– Vous vous êtes aussi opposés à la demande d'entraide judiciaire du Ministère public de Turin. Celle-ci concerne douze saisonniers qui ont travaillé dans vos usines dans les années 60 et 70 et qui auraient succombé au mésothéliome.

Fredi Wittenwiler: Nous considérons que la demande d'entraide italienne présente des lacunes fondamentales, qui nécessitent une vérification juridique. Nous jugeons cette demande d'entraide juridique non fondée et en contradiction avec le droit suisse et international.

– Pourquoi refuser de mettre des informations à la disposition des autorités?

F. W.: Nous sommes disposés à mettre à disposition les informations que le droit suisse requiert de notre part. Mais la demande de la justice italienne dépasse trop largement le contexte des cas concernés. Et elle n'apporterait aucun avantage aux anciens collaborateurs, y compris à ceux qui résident aujourd'hui en Italie.

– Il y a aussi le cas de Casale Monferrato, en Italie, où plusieurs centaines de personnes seraient décédées du mésothéliome. Non seulement des employés de l'usine de la filiale Eternit locale, mais aussi des parents et des riverains…

F. W.: Ces deux cas doivent être nettement séparés. Eternit SA appartient à Holcim. Nous n'avons rien à voir avec Eternit Italie, que ce soit du point de vue du droit des sociétés ou de sa gestion.

A. H.: Nous devons toujours corriger cette confusion entre l'ancien «Groupe Eternit Suisse» (ndlr: aujourd'hui Anova Holding que préside Hans-Rudolf Merz) et l'actuelle Eternit SA. On croit que les sociétés étrangères dépendent de nous alors que cela n'a jamais été le cas. Eternit SA, basée à Niederurnen, avec une succursale à Payerne, a été scindée en 1990 du groupe Anova et cédée à Holcim en 1995. Nous n'étions qu'une partie de l'ancien Groupe Eternit Suisse. Et nous avons été les premiers à mettre en place le processus de substitution de l'amiante. Les faits observés à Casale ne peuvent donner lieu à une plainte contre Eternit SA. Ce site ne nous appartient pas et n'a jamais été placé sous notre gestion.

– Vous vous retranchez derrière Anova, mais n'est-ce pas une manière de vous laver les mains, puisque les deux sociétés sont contrôlées par les familles Schmidheiny?

F. W.: Nous n'avons rien à cacher et cette histoire navrante nous désole. La SUVA répercute ces charges sur nos primes, lesquelles se situent à un niveau plafond à cause de cet héritage du passé. Nous en subissons donc aussi les conséquences.

– On vous a pourtant reproché certaines réticences à mettre en place des mesures de protection nécessaires. Il vous a fallu plusieurs années pour produire sans amiante. N'aurait-il pas été possible d'en arrêter la production rapidement? Sans attendre d'avoir mis au point des produits de remplacement?

A. H.: La décision a été prise par Stephan Schmidheiny lorsqu'il devint clair que l'amiante pouvait aussi provoquer le mésothéliome. Jusque-là, je pense qu'Eternit SA avait assuré une très bonne protection des travailleurs par rapport au niveau d'empoussièrement et à l'adoption progressive d'une technologie de production sans amiante. Les éléments de toitures ont d'abord dû être exposés aux intempéries pour tester leur fiabilité. En 1990, nous avons mis fin à l'utilisation de l'amiante dans tous les éléments destinés au bâtiment. Alors que son usage s'est poursuivi dans le génie civil jusqu'en 1994. C'était donc un problème technique. Mais parallèlement, nous avons déployé d'énormes efforts pour protéger les postes de travail de la poussière, lesquels ont toujours été soumis à la surveillance de la SUVA. Je souligne en outre qu'Eternit SA n'a utilisé de l'amiante que dans le fibrociment utilisé comme matériau de construction. Nous n'avons jamais recouru à l'amiante pour d'autres applications (isolant dans les wagons, freins, flocage, etc.). Nous avons utilisé de 80% à 90% de l'amiante en Suisse alors que la proportion des décès, 47 sur plus de 700 dans notre pays, est nettement inférieure. Cela montre à mon gré que l'efficacité des mesures que nous avons prises ne reflète pas toujours l'image peu flatteuse qu'en donne l'opinion ou la presse.

– Pourquoi, dans ces conditions, l'utilisation de l'amiante a-t-elle été poursuivie à l'étranger?

A. H.: Une hypothèse, c'est que le problème de l'amiante a été négligé par les autorités scientifiques à l'étranger. En Suisse, une troisième dimension est venue s'y ajouter: les discussions avec les syndicats, avec l'Office fédéral de l'environnement et des forêts et avec le monde politique. Il y a eu des interpellations au Conseil national et au Conseil des Etats. C'était un processus délibéré en Suisse, et qui, dans d'autres pays, n'a pas été pris au sérieux.

– Le mouvement de défense des victimes de l'amiante en Suisse étudie le dépôt d'une plainte pour que soient pris en charge non seulement les victimes assurées à titre professionnel mais aussi les parents ou proches qui auraient été contaminés par l'amiante. Seriez-vous disposés à entrer en matière, comme semblent vouloir le faire Anova et Hans-Rudolf Merz pour les victimes à l'étranger?

F. W.: La question de la prise en charge des collaborateurs en Suisse est couverte par la SUVA, l'assurance couvrant les maladies et accidents professionnels en Suisse. Et le traitement des cas par la SUVA est bon en comparaison internationale. Les demandes de prétentions ne sont pas renvoyées d'une instance à l'autre, comme c'est le cas par exemple en Grande-Bretagne.

– La loi suisse fixe un délai de dix ans pour faire valoir un droit à des indemnités pour atteinte à l'intégrité. Or, la période de latence du mésothéliome dépasse largement les vingt ans…

P. H.: Les prétentions d'assurance des employés envers la SUVA n'ont pas d'échéance et ne s'éteignent pas lorsque les personnes concernées résident à l'étranger. Mais il est vrai que, selon le droit suisse, après plus de dix ans, un ancien employé ne peut se retourner contre nous, en exigeant d'autres indemnités.

– A l'étranger, plusieurs avocats ont fait part de leur intention de déposer des actions en justice, voire des plaintes pénales contre Eternit…

A. H.: A ce jour, aucune plainte ou action en justice n'a été déposée contre Eternit SA. A part les enquêtes menées par le Ministère public de Turin et pour lesquelles une entraide judiciaire a été déposée. Et, je le rappelle, tout ce qui a trait à Anova ne concerne aucun de nos anciens employés. Les proches des douze anciens employés qui font l'objet de la requête du Ministère public italien doivent, s'ils ne l'ont pas déjà fait, s'adresser à la SUVA, car il n'y a pas de prescription en la matière.