Depuis le début de la pandémie, les masques sont sources d’attention, d’interrogations et de polémique. Dès lundi, en vertu de la décision du Conseil fédéral, tous les usagers des transports publics devront s’en munir pour voyager. Beaucoup opteront pour les modèles les plus simples, dont l’efficacité est difficile à estimer, d’autres aborderont une protection de textile, dite de type «communautaire».

Car en plus de répondre à un indéniable enjeu de durabilité, certains textiles améliorés semblent bien à même d’offrir une protection accrue. «Selon la structure, le type et l’utilisation du tissu ou de la surface, il existe différentes qualités de masques», précise Peter Wick, chef de projet à l’EMPA, le laboratoire fédéral des matériaux.

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Le chercheur fait partie de la task force Remask, mise sur pied par la Confédération. Destinée à coordonner les efforts autour de cet accessoire, cette entité a défini des critères de perméabilité, d’efficacité et de résistance aux éclaboussures, avant de confier à la société Testex le soin de labelliser les produits qui correspondent aux exigences définies. Les masques conformes sont désormais frappés de l’inscription «Community Mask».

Un label au secours du consommateur

Il s’agit d’une première étape pour aider les utilisateurs à séparer le bon grain de l’ivraie, sur fond d'explosion de l'offre. Ce groupe de travail coordonne également les efforts de l’industrie suisse du textile et des milieux de la recherche pour innover et conférer à ces morceaux de tissu des propriétés ou des fonctionnalités renforcées.

«Un masque jetable est un produit relativement simple, observe Peter Wick. Mais dès lors qu’on intègre des fonctions supplémentaires, par exemple une surface antivirale, une capacité de réutilisation, voire des capteurs qui indiqueraient quand la protection doit être remplacée, alors on a besoin de haute technologie.»

Des solutions à valeur ajoutée

Et dans ce créneau, estime Peter Flückiger, directeur de l’association Swiss Textiles, l’industrie suisse est bien positionnée. Sous la pression de la concurrence internationale, celle-ci a en effet dû «se focaliser très tôt sur la valeur ajoutée des textiles». Résultat: il existe tout un réseau d’entreprises, d’instituts et de hautes écoles, des groupes de compétences actifs dans la chimie et la microélectronique qui planchaient déjà avant la pandémie sur le développement de nouvelles solutions textiles.

C’est le cas de la compagnie Livinguard, basée à Zoug et à Gams, près du Liechtenstein. Pour la petite histoire, c’est en relevant un défi que son créateur, Sanjeev Swamy, a posé les fondements de son savoir-faire. Une connaissance lui avait en effet demandé des sous-vêtements résistant à deux semaines sans lavage. Les compétences acquises seront mises à profit dans la désinfection de l’eau et, allant de pair, le développement de techniques antivirales.

Ce coronavirus n’est pas facile à tuer

Sanjeev Swamy, fondateur et PDG de Livinguard

Des compétences tout de même mises à rude épreuve lors de l’apparition du SARS-CoV-2: «Ce coronavirus n’est pas facile à tuer, déclare Sanjeev Swamy, à cause des pointes qui le couronnent et qui sont plus grandes que sur les virus normaux. Il a donc fallu franchir cette barrière naturelle.»

Mécanisme cationique

C’est en fait un mécanisme cationique qui va le piéger: en envoyant une puissante charge positive, la substance chimique contenue dans le textile va capturer le virus, dont l’enveloppe est dotée d’une charge négative. Au bout d’un moment, les microbes vont capituler, se désintégrer et disparaître au lavage.

Ayant subi une batterie de tests, ce procédé assure une protection quasi totale (99,9%). Il vient d’être validé par les universités de Berlin et d’Aix-la-Chapelle, dans le cadre du programme européen ViruShield. Chargé de ces tests, le professeur Uwe Rösler confirme que la technologie, jugée inoffensive pour l’être humain, est prometteuse, les autres techniques testées n’ayant pas réussi les mêmes performances.

«Un autre avantage, relève le scientifique allemand, c’est que cette solution ne recourt pas à des métaux lourds, dont l’efficacité s’altère au fil des lavages.» Des métaux qui, comme le zinc, l’argent ou le plomb, peuvent aussi poser des problèmes de santé ou d’atteinte à l’environnement.

Une technologie intégrée dans le textile

Pour la production de sa solution brevetée, Livinguard travaille avec les entreprises Schoeller et Cilander, toutes deux basées en Suisse orientale. Créée en 1814,à Herisau, pendant l’âge d’or de l’industrie textile dans cette région, Cilander s’est par exemple spécialisée dans les étoffes enrichies de nouvelles propriétés. Elle intègre désormais la technologie de Livinguard dans du textile, principalement du coton: «Nous fabriquons du textile pour des millions de masques dans le monde entier, indique son directeur, Burghard Schneider. Nous arrivons encore à satisfaire la demande. Il y a cependant des risques de goulets d’étranglement pour les composants chimiques et les capacités logistiques.»

Sur les 200 employés que compte la PME, au moins une vingtaine sont affectées à cette activité, qui a permis de «compenser la baisse des commandes dans d’autres secteurs». Le traitement de tissu pour les marques de mode assure normalement environ 40% des revenus de la société, mais l’activité est mise sous pression par la crise actuelle.

Désinfecter d’autres surfaces

D’autres acteurs suisses participent à cette course technologique, par exemple la société zurichoise HeiQ, qui travaille aussi à bloquer le coronavirus. La filiale suisse du groupe français Serge Ferrari développe, elle, des textiles spécifiques pour les sièges de bus, de train ou d’avion. Un marché sur lequel lorgne aussi la société Livinguard, même si elle met actuellement l’accent sur les uniformes de travail du personnel de santé ou des forces de l’ordre.

Tant qu’aucun vaccin ne sera trouvé, les débouchés pour cette nouvelle génération de textiles semblent en effet nombreux. D’autant plus que la communauté scientifique s’attend à une prolifération de nouveaux virus ces prochaines décennies.

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