Logement

Le double jeu des chasseurs d’appartements

La pénurie de logements nourrit l’activité des chasseurs d’appartements qui promettent de réussir là où butent les citoyens lambda. Souvent au moyen de petits arrangements avec les régies ou les propriétaires

«Tu me fais faire perdre du fric, mais beaucoup de fric. Parce que si j’ai la gérance derrière le dos, c’est comme si tu venais de me bouffer 70 000 balles! P*****!»

Le chasseur d’appartements d’Adrien* est en colère. Tellement en colère qu’il s’est épanché – entre autres insultes – sur ses relations avec une régie romande. Il y a quelques semaines, il avait promis à Adrien qu’il lui trouverait un appartement dans les cinq jours, une prouesse. A condition qu’il renonce à contester le loyer après s’y être installé. Et qu’il accepte de payer les 2100 francs d’honoraires de son chasseur d’appartements.

«Tu vas me retrouver devant ta porte»

Le professionnel de l’immobilier a tenu son pari. Mais après s’être installé dans son appartement et avoir consulté l’Asloca, Adrien a changé d’avis et a contesté son loyer. Ni une ni deux. Informé par la gérance, son chasseur d’appartements lui a laissé ce message vocal sur son téléphone: «Si tu viens me demander mon aide, ce n’est pas pour contester ton loyer! Réfléchis, c’est sûr et certain que tu vas me retrouver devant ta porte et là on va voir face à face ce que tu es en train de me faire. Parce que là tu m’as vraiment planté un couteau dans le dos!»

Au-delà de la violence des propos, la menace ne tient pas d’un point de vue juridique. En Suisse, un locataire a la possibilité de contester son loyer dans un délai de trente jours après la signature du bail. «Le chasseur d’appartements peut difficilement se retourner contre son client dans la mesure où une clause de non-négociation du loyer est contraire à la loi», confirme Xavier Rubli, avocat spécialiste du droit du bail au sein du cabinet lausannois R&Associés. Ce dernier n’a jamais été confronté à des litiges de la sorte. La raison? Selon lui, les nouveaux locataires sont satisfaits d’avoir trouvé un logement et ne font pas la démarche d’engager un avocat pour négocier le loyer, quel que soit le montant.

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A Genève ou à Lausanne – où la pénurie de logements est la plus forte – il n’est plus rare de s’offrir les services d’un chasseur d’appartements pour tenter d’accélérer la procédure ou mettre toutes les chances de son côté pour dégoter le logement de ses rêves. Ou juste un toit.

La pratique est née avec les agences de relocation pour expatriés. A l’image de Jean*, employé d’une organisation intergouvernementale. Dépêché en Suisse pour un mandat de trois ans, il verse 3000 francs à l’un de ces cabinets pour éviter de «courir dans toute une ville que l’on ne connaît pas» et parce que «passer directement auprès d’une gérance ne nous garantissait en rien l’attribution des biens». Contrairement au prestataire qui s’est chargé de tout: des visites d’appartements à l’état des lieux, à la signature et à la résiliation du bail.

Dans la jungle des chasseurs d’appartements

Mais, confrontés aux désinvestissements des multinationales et des organisations intergouvernementales, certains de ces cabinets ciblent désormais aussi les «habitants indigènes».

C’est le cas de GR Mobility. De plus en plus sollicitée par les privés, l’agence de relocation genevoise a adapté ses tarifs, proposant un forfait destiné aux résidents locaux de 2800 francs, contre 4200 francs pour les multinationales. Avec l’augmentation des loyers et la raréfaction des implantations, les tarifs des uns rejoignent progressivement ceux des autres.

D’autant que les cabinets ont poussé comme des champignons depuis quatre à cinq ans. Directeur de GR Mobility, Pierre Jéronimo préfère relativiser: «Ce sont surtout des one-man ou des one-woman-show à Genève. Une vingtaine d’individus dont le modèle d’affaires est problématique.» Selon lui, il existerait une double rémunération par les clients et les régies. Une pratique qui ferait perdre toute indépendance à ces cabinets qui «ne défendent plus l’intérêt des futurs locataires mais tentent simplement de vous refourguer l’appartement le plus cher. Il y a un gros problème déontologique.»

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Ce jeu trouble est également dénoncé par les défenseurs des locataires. «Le chasseur d’appartements est un mal nécessaire. Il a une certaine utilité pour les personnes qui arrivent de l’étranger et qui ont besoin de se loger mais il ne fait rien pour défendre les intérêts de son client. Le courtier doit se ménager de bonnes relations avec les régies, ne pas se fâcher avec les bailleurs», indique François Zutter, avocat répondant de l’Asloca Genève.

«Il défendait les intérêts de la régie»

Or la profession de «chasseur» n’est pas réglementée. N’importe qui peut aujourd’hui ouvrir son propre cabinet. Et éventuellement toucher, en toute légalité, des commissions des régies. Une «relation incestueuse», comme l’a constaté Adrien lors de l’état des lieux de son appartement. Malgré les imperfections, «son» agent lui conseille de ne pas se plaindre. «Il était plus redevable à la régie qu’à moi. Il défendait surtout les intérêts de la gérante de l’immeuble.» 

A l’évocation du cas d’Adrien, Fabio* tombe des nues. «Se faire rémunérer par la régie et par le client: ça, c’est sale.» Cet ancien chasseur d’apparts en avait pourtant entendu des «histoires» dans le monde de l’immobilier.

Son agence s’occupait surtout d’appartements «résidentiels» (à plus de 3000 francs le mois) mais prenait fréquemment des mandats sur des biens plus courants, «quand la régie ne voulait pas s’embarrasser avec des tonnes de postulations pour un appartement à 1500 francs». Une façon de sous-traiter l’épluchage des dossiers en somme. Parfois, les propriétaires contactaient directement son agence afin de contourner les régies et leurs tarifs. Et les biens immobiliers n’étaient jamais annoncés sur le marché.

Le loyer a augmenté de 600 francs

La famille de Priscilla* croit savoir pourquoi. Alors qu’elle cherche à quitter son appartement dans les environs de Lausanne pour s’installer dans sa maison, ce sont les chasseurs d’appartements qui viennent sonner à sa porte en premier, avant même la publication de l’annonce. «Le loyer qu’ils demandaient à leurs clients était 600 francs plus cher que le nôtre, sans travaux, s’indigne Priscilla. Dans la chambre parentale, ils ont simplement repeint par-dessus des moisissures. C’était honteux.»

Pierre Jéronimo a eu vent du stratagème: «Généralement, les fortes augmentations de loyer sont liées à des combines entre les chasseurs et les régies.» Mais les manigances sont parfois plus fines que les menaces du chasseur d’appartements d'Adrien. Comme la remise du bail au locataire final un mois après son entrée en vigueur. «Cela permet de passer le délai pour contester le loyer», explique Pierre Jéronimo. Mais la manœuvre reste juridiquement contestable, précise un spécialiste du droit du bail.

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Après avoir proféré menaces et insultes, le chasseur d’appartements d’Adrien s’est par la suite excusé. Non sans avoir vainement tenté de le faire quitter son appartement, en lui promettant le remboursement de ses honoraires. Une sorte de «remise à zéro».

Contrainte, la régie a fini par appeler Adrien pour trouver un arrangement sur le montant du loyer. La procédure est encore en cours.

*Prénoms connus de la rédaction


«Sans complice, ces chasseurs ne servent à rien»

Le secteur immobilier admet du bout des lèvres l’existence de ces courtiers de la pénurie de logements. On évoque au mieux un intermédiaire inutile, au pire un charlatan

Il avait versé 2000 francs. Son chasseur d’appartements lui avait promis qu’il pourrait devancer les autres candidats à un appartement détenu par sa caisse de pension. Chou blanc. «Le locataire n’a pas eu le logement. En réalité, le chasseur d’appartements n’avait d’accord ni avec la régie ni avec le bailleur», se souvient Bertrand Cavaleri, expert du marché immobilier genevois.

Les honoraires des chasseurs d’appartements varient en général entre un loyer et un loyer et demi (quand ils ne sont pas également rémunérés par les régies ou propriétaires d’appartements). Un montant comparable aux commissions prélevées par les courtiers immobiliers pour leur accompagnement des locations de bureaux. Avec une certaine différence au niveau de la valeur ajoutée, soutient Bertrand Cavaleri, directeur du cabinet d’études AMI International. «S’il n’a pas de complice dans les régies, le chasseur d’appartements ne sert à rien, n’offre rien et coûte de l’argent.»

Tout se loue dans la région

La simple évocation d’une complicité entre les chasseurs et les régies choque dans le secteur. «Pousser des dossiers contre rémunération: ce serait un motif de licenciement immédiat!» réagit ce cadre d’une régie immobilière. Il enfonce le clou: «Je doute que ces chasseurs aient réellement les contacts qu’ils prétendent avoir. Ils vendent du vent.»

Le Temps a interrogé plusieurs propriétaires et régies sur ces pratiques. La plupart minimisent le phénomène. «Les régies n’ont pas intérêt à passer par un intermédiaire. Les biens en dessous de 3000 francs mensuels se louent facilement», argumente notre cadre avant de mentionner le cas d’un cabinet – Clipp Immo – qui avait dû fermer ses portes en 2005. En plus de ses honoraires à la signature du bail, il faisait payer un abonnement mensuel de 460 francs, pour envoyer des offres d’appartements trouvés sur Internet. La justice genevoise avait classé les plaintes jugeant le procédé tout à fait légal.

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