Analyse

Droit de polluer: Tesla ne sauvera pas Fiat

Par le jeu des droits de polluer, Tesla et ses voitures zéro émission vont aider Fiat Chrysler à éviter de dépasser une future norme européenne d’émissions de CO2. Mais ce stratagème qui coûtera plusieurs centaines de millions d’euros risque de ne pas suffire à l'avenir

Des «décisions audacieuses et créatives». Telle a été l’assurance donnée par le président de Fiat Chrysler Automobiles (FCA), John Elkann, à ses actionnaires vendredi lors de l’assemblée générale annuelle à Amsterdam. Ces derniers l’ont d’autant plus cru que la semaine précédente un deal inédit de plusieurs centaines de millions d’euros a été réalisé avec Tesla, comme le révélait le 8 avril le Financial Times.

Au cœur de l’enjeu: les droits de polluer du groupe californien en Europe. FCA a conclu cet accord avec son homologue, spécialisé dans les voitures à propulsion tout électriques, pour lui acheter ses bonus de CO2. Tesla les vend déjà depuis de nombreuses années outre-Atlantique (cela lui a rapporté 103 millions de dollars en 2018).

Question existentielle

Pour Fiat, c’est quasi une question existentielle. Une règle européenne sur le CO2 entrera en vigueur en 2020. L’objectif est de 95 grammes de CO2 émis par voiture et par kilomètre en moyenne. Avec à la clé des peines financières substantielles. Tout dépassement serait sanctionné par une amende de 95 euros par grammes supplémentaires émis par km. Pour FCA, le total était de 125,3 grammes l’an dernier. Pour Tesla, zéro.

Les montants envisagés peuvent ainsi atteindre des sommes vertigineuses. Les analystes du cabinet Jefferies les totalisent – avant l'accord – à 2 milliards d’euros pour FCA par an. Pour le bureau d’études Jato, les pénalités pourraient même atteindre 3,24 milliards d’euros pour Fiat et même plus de 9 milliards pour le leader européen Volkswagen si rien n’est entrepris pour les réduire.

Remontée des émissions

Et cette situation n’est pas près de s’arranger car, selon une autre note de Jato, les émissions tous constructeurs confondus ont augmenté ces deux dernières années. De 117,8 grammes en moyenne par véhicules en 2016, les émissions sont passées à 118,1 en 2017 et à 120,5 l’an dernier.

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La raison: le scandale des moteurs diesel truqués de 2015 qui a éclaboussé le groupe VW. Les consommateurs se sont détournés de cette motorisation pour se tourner vers l’essence. Or ce carburant émet en moyenne plus de Co2 que le diesel. Mais les SUV, ces lourdes automobiles tout-terrain si prisées des constructeurs en raison de marges plus élevées et des conducteurs, sont aussi responsables de cette progression.

Course à l’électrification

Pour échapper aux pénalités, les concurrents de Fiat se sont engouffrés dans la voie rapide à l’électrification. Pour tenter d’atténuer son retard et réduire son dégât d’image, VW a annoncé des investissements massifs; Renault, fort de son alliance avec Nissan, propose déjà des (petits) modèles tout électriques, tandis que Toyota, précurseur de l’hybride, continue sur sa lancée.

Le constructeur italo-américain a lui décidé de prendre les chemins de traverse: la transition vers l’électromobilité certes, mais mâtinée d’optimisation légale. S’il va bien investir 9 milliards de francs pour électrifier sa gamme, tout en dénonçant «la rigidité qu’il y a en Europe sur le CO2», il s’autorise donc le rachat des «droits à polluer» de Tesla. Un pis-aller financier totalement assumé par FCA: «Nous allons tirer le meilleur des options offertes par la réglementation pour respecter les normes.» Mazda, victime du succès de ses SUV, avait déjà conclu un marché identique avec Toyota l’an dernier, un partenariat toutefois moins alléchant qu’avec Tesla et ses voitures zéro émission.

Mais s’ils offrent un répit à FCA, les efforts financiers consentis risquent d’être vains: le 27 mars dernier, le Parlement européen a décidé d’aller encore plus loin. Dès 2030, les constructeurs automobiles devront réduire de 37,5% les émissions de CO2 des voitures neuves par rapport à 2021. Soit environ 59 grammes par véhicule et par kilomètre. A ce niveau-là, même un partenariat avec Tesla risque d’être insuffisant.

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