Le moratoire sur une partie de la dette de Dubaï prononcé mercredi a ravivé, jeudi et vendredi, la crainte d’une résurgence de la crise du crédit. Les investisseurs redoutent que d’autres gouvernements se retrouvent dans l’impossibilité d’honorer leurs emprunts. En revanche, les marchés d’actions ont relevé la tête vendredi en Europe après avoir acquis le sentiment que le risque était contenu.

«Cette tourmente a été une piqûre de rappel aux marchés financiers: le tri reste à faire entre les débiteurs étatiques sûrs et ceux qui présentent un risque élevé», note Michel Juvet, économiste à la banque Bordier à Genève. «Elle montre que la crise du crédit n’est pas terminée», ajoute Jan Poser, stratège à la Banque Sarasin à Zurich.

La frontière entre les bons débiteurs et les mauvais apparaissait clairement vendredi matin sur les marchés obligataires. Les pays à dette élevée, en premier lieu la Grèce, la Hongrie, l’Irlande ou l’Afrique du Sud, étaient clairement délaissés par les investisseurs. Les primes d’assurances de défaut de crédit (CDS) sur ces pays se sont aussi relevées. La demande s’est orientée vers les emprunteurs jugés sûrs comme l’Allemagne, la Suisse, la Suède ou la Norvège, dont les finances publiques paraissent saines.

Les actions de sociétés de pays émergents ont subi des baisses marquées, particulièrement celles de grands groupes du bâtiment. Les investisseurs ont redouté qu’elles pâtissent d’un probable arrêt des chantiers pharaoniques en cours à Dubaï. Mark Mobius, de Franklin Templeton, craint que cette défiance s’étende à toutes les bourses des pays émergents, après la très forte hausse qu’elles ont connues ces neuf derniers mois. Vendredi, les indices des principales places émergentes, comme Shanghai ou Bombay, étaient en baisse de 1,5% à 3%.

«Des cacahuètes»

Les principales victimes des marchés sont les grandes banques internationales, qui ont plongé entre 5 et 7% jeudi avant de regagner 1,5% en moyenne vendredi. Les marchés financiers redoutent qu’elles se trouvent prises au piège de crédits irrécouvrables. Alimentées à l’origine par le mutisme des institutions, ces craintes se sont progressivement dissipées à mesure que des estimations sont apparues. Les plus exposées sont les britanniques HSBC, Standard Chartered et Barclays, avec des engagements respectivement de 17 milliards de francs, 7,5 milliards et de 3,5 milliards. Les grandes banques suisses disent n’être que marginalement touchées.

«Les 80 à 90 milliards de dollars de dette estimée de Dubaï, ce sont des cacahuètes par rapport aux 1700 milliards de dollars perdus par les banques américaines lors de la crise des «subprime», tempère Michel Juvet, qui ajoute: «Ils ne représentent pas un risque systémique, contrairement à la faillite de Lehman Brothers.»

«On ne sait pas grand-chose»

Le manque de transparence de la situation a néanmoins alimenté les inquiétudes. «Il est difficile de savoir exactement ce qui se passe. On ne sait pas grand-chose», se plaignait un investisseur indien actif à Dubaï, contacté vendredi par Le Temps. Le flou était alimenté par le fait que l’émirat traverse un long week-end en raison de la fête religieuse, jeudi, de l’Aïd. Le gouvernement s’est contenté d’assurer que le moratoire «était soigneusement planifié», ce qui n’a rassuré personne.

Le montant même de la dette totale de l’émirat, de son conglomérat Dubai World et de la filiale Nakheel, chargés du développement des projets immobiliers pharaoniques comme l’archipel artificiel «The World», fait l’objet de spéculations. Vendredi, un analyste d’UBS, spécialiste de l’immobilier émirati, redoutait l’existence de véhicules hors bilan abritant une partie des créances dues par Dubaï. «L’émirat risque, dans ce cas, de ne pas pouvoir honorer ses prochaines échéances», écrivait-il dans une note.

Contrairement à l’Islande ou la Hongrie, que la crise financière avait étranglés, Dubaï n’a pas demandé l’aide du Fonds monétaire international. Son espoir de rémission repose dans les mains de l’émir Al-Nahyan d’Abu Dhabi. Alimenté par les revenus du pétrole, le fonds souverain de cet émirat, ADIA, est l’un des plus riches du monde avec une fortune estimée à 650 milliards de dollars, selon le site spécialisé Sovereign Wealth Funds News.com . En contrepartie de l’aide reçue, l’émir de Dubaï Mohammed ben Rachid al-Maktoum risque de devoir céder ses derniers joyaux, la société portuaire Dubaï Ports et la compagnie aérienne Emirates.