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Zürich 12.10.2017 -Duncan Clark. Photo by Dominic Büttner

Interview

Duncan Clark: «L'Occident sous-estime Alibaba»

Il a écrit un livre qui raconte l’ascension de Jack Ma, le fondateur d’Alibaba et l’homme le plus riche d’Asie, qui est rapidement devenu un best-seller. Duncan Clark analyse le développement des entreprises technologiques chinoises et les difficultés des sociétés étrangères à s’implanter dans ce pays.

A en croire Duncan Clark, Jack Ma aurait tout aussi bien pu être humoriste. Drôle, charismatique, une partie du succès du milliardaire chinois fondateur d’Alibaba vient de sa capacité à communiquer. Quitte à s’arranger avec la réalité. L’auteur du best-seller quasi immédiat Alibaba: The House That Jack Ma Built (Alibaba – L’Incroyable Histoire de Jack Ma, le milliardaire chinois) raconte que pour convaincre ses compatriotes de l’importance d’Internet, Jack Ma a tout simplement inventé une citation de Bill Gates disant qu'«Internet changera tous les aspects de nos vies».

Ce que l’Américain n’avait alors jamais dit, d’autant plus que le fondateur de Microsoft avait lui-même raté le virage Internet, a expliqué Duncan Clark, lors d’une conférence organisée par l’Asia Society à Zurich. Ancien banquier d’investissement, désormais investisseur et entrepreneur, cet Ecossais, qui a grandi dans le New Jersey et en France, vit en Chine depuis près de vingt-cinq ans, et en connaît tous les ressorts technologiques.

Le Temps: Quand avez-vous décidé d’écrire un livre sur Jack Ma?

Duncan Clark: Après l’entrée à la bourse de New York d’Alibaba en 2014, j’ai réalisé que mes contacts et expériences avec Jack Ma étaient intéressants. Je voulais aussi écrire sur Internet en Chine. Je ne voulais pas simplement écrire sur la technologie mais écrire une histoire humaine. J’ai réalisé que Jack Ma était la personne au travers de laquelle je pouvais raconter comment Internet est arrivé en Chine et comment les entrepreneurs ont émergé.

Vous le connaissiez avant Alibaba et son succès. A quel moment avez-vous pensé qu’il allait avoir autant d’importance?

En 1999-2000, il avait déjà un rôle important et beaucoup d’investisseurs, mais une grande partie de ses activités ont périclité, notamment en raison de la bulle Internet. Quand Yahoo a investi un milliard dans Alibaba en 2005, je me suis dit qu’il allait avoir des ressources immenses pour développer ses ambitions. Il était déjà en train de battre eBay en Chine et il devenait apparent qu’il était destiné à de grandes choses.

A quel point le protectionnisme chinois a aidé Alibaba à devenir une entreprise aussi puissante, comptant désormais 50 000 employés et un chiffre d’affaires de 5,6 milliards de dollars sur l’année fiscale 2017?

La raison pour laquelle j’ai écrit sur Jack Ma et Alibaba et pas sur Robert Lee et Baidu est justement liée à cette question. Baidu a clairement bénéficié des problèmes de Google en Chine et du firewall [surveillance d’Internet en Chine, ndlr]. Youku (racheté par Alibaba) a aussi profité du fait que YouTube a été banni en Chine, tout comme le site de microblogging Weibo (aussi acquis par Alibaba) a pu faire sa place parce que Twitter a été bloqué. Tout ce qui est lié à l’actualité, aux médias sociaux, sera toujours étroitement contrôlé par le gouvernement. C’est différent pour l’e-commerce ou les jeux vidéo (Tencent). Alibaba a obtenu des bénéfices indirects, comme les énormes difficultés de PayPal pour obtenir une licence en Chine, ou le renoncement d’eBay. Mais eBay et PayPal ont fait beaucoup d’erreurs eux-mêmes, qui n’ont rien à voir avec la politique chinoise. Je voulais montrer que les Chinois sont capables d’innover, ce qui n’est pas l’idée générale qu’on se fait d’eux encore maintenant. Personne n’avait construit un site d’e-commerce qui ressemble à Alibaba.

Justement, on compare beaucoup, et à tort, Alibaba et Amazon. Pourquoi?

Il y a des similitudes. Déjà en taille. Alibaba n’est que 17 milliards de dollars derrière Amazon en termes de capitalisation boursière. Et le groupe chinois devient de plus en plus comme son rival américain. Mais, au départ, Alibaba est une plateforme, une place de marché, qui met en lien des vendeurs et des acheteurs gratuitement et gagne de l’argent grâce à la publicité. Amazon a un modèle d’affaires différent, il a en plus sa propre ligne de produits. En outre, Jack Ma ne voulait pas investir autant dans la logistique, du moins au départ. En revanche, ils commencent à se rejoindre dans le cloud informatique. Et ils se livrent une bataille sans merci en Inde, qui est un marché immense.

Pensez-vous que le monde occidental sous-estime Alibaba?

Oui. On ne sous-estime pas seulement la croissance en Chine, mais dans les marchés émergents. Cela se reflète d’ailleurs dans les ventes de mon livre, qui a été traduit dans une quinzaine de langues et vendu en Russie, en Ukraine, en Indonésie, au Vietnam, au Brésil, etc. Il s’agit de régions ou de pays qui n’ont pas de bonnes chaînes de distribution, ni Amazon. La Chine remplit cet espace. Alibaba est une entreprise bien plus globale que ce que les gens imaginent. En outre, les consommateurs veulent acheter des produits qui viennent de Chine, sauf les Chinois qui veulent, eux, acheter des biens d’ailleurs.

Alibaba semble moins intéressé par l’Europe ou par les Etats-Unis. Pourquoi?

Alibaba, Baidu, Tencent, etc. sont de grands investisseurs dans la Silicon Valley, où ils possèdent des centres de recherche. Tencent a aussi un important centre de recherche sur l’intelligence artificielle à Seattle. Ils cherchent les talents qui s’y trouvent, la technologie. Mais aussi les marques. Alibaba veut convaincre les marques européennes de vendre leurs produits via son site pour le marché chinois. C’est dans ce but que le groupe a ouvert ce qu’il appelle des «ambassades» dans plusieurs villes d’Europe, comme Munich, Paris, Londres ou Milan. Ils veulent être une passerelle vers la Chine. A l’inverse, il y a aussi beaucoup de gens en Europe, en particulier des immigrants, qui sont très sensibles aux prix, qui achètent via AliExpress. Enfin, Alipay, le système de paiement disponible en Europe, fait circuler des montants énormes d’argent chinois dépensé par les touristes. Amazon est là, bien plus présent que ce que vous imaginez. Mais en apparence, les entreprises américaines ont inondé le marché européen.

Les entreprises chinoises tous secteurs confondus multiplient les rachats en Europe, ce qui n’est pas toujours vu d’un bon œil. Qu’en pensez-vous?

Il faut étudier au cas par cas. Regardez Volvo, c’est un exemple où les investissements chinois ont permis à un constructeur de se redresser. Certaines de ces entreprises seraient mortes sans les investissements ou les rachats chinois.

Les entreprises chinoises peuvent librement investir en Occident, mais l’inverse n’est pas vrai…

Le vieux modèle, c’est-à-dire les joint-ventures entre une entreprise occidentale et une entreprise publique chinoise, a créé des tensions. Souvent, le partenaire chinois ne parvenait pas à honorer sa partie financière de l’accord alors que la coentreprise grandissait. Danone représente un exemple célèbre de ce genre de ratés avec Wahaha. Ils ont dû regretter leurs investissements. C’est vrai qu’il existe une longue histoire d’entreprises qui ont perdu de l’argent en Chine. Mais cela change. Et il ne faut pas être dans le déni de ce qui se passe, c’est dangereux. Si vous pensez qu’il n’y a pas d’innovation en Chine, bonne chance!

Si les entreprises technologiques américaines ont fait des erreurs en Chine qui expliquent leur échec davantage que la fermeture de ce marché aux étrangers, quelle est celle qu’a faite Uber?

Je ne crois pas qu’Uber ait fait d’erreurs. Ils ont été malins. Un peu comme Yahoo! en 2005 qui s’est dit qu’il valait mieux investir dans Alibaba parce qu’ils n’allaient pas réussir à percer le marché chinois après avoir essayé de plusieurs façons. Uber a fait la même chose, laissant son affaire à Didi en échange d’une participation.

Google et Facebook reviendront-ils en Chine?

Google est déjà en Chine. Pas avec son moteur de recherche, c’est vrai, mais via Android qui est le système d’exploitation de nombreux téléphones et dans la recherche et le développement. Le succès de Xiaomi, par exemple, vient de Google. Je ne sais pas s’ils parviendront un jour à revenir avec le moteur de recherche. La tendance est plutôt à serrer la vis et à contrôler les médias sociaux, etc. Mais Google est très populaire, par exemple auprès des étudiants, qui l’utilisent grâce à des systèmes de VPN. Et franchement, c’est bien plus efficace que Baidu. Quant à Facebook, Mark Zuckerberg se promène en Chine, apprend le chinois, mais on ne voit pas en quoi cela aide. Et même si c’était le cas, est-ce que les Chinois se précipiteraient vraiment sur Facebook? WeChat est tellement dominant.

Lire également: Pourquoi la puissance des empires de la technologie inquiète

D’après Bloomberg, la Chine pourrait décider de bloquer tous les accès par VPN, qui permettent d’utiliser les sites bloqués, à partir de février. Est-ce possible?

Je ne pense pas. Le VPN sert aussi de soupape contre les frustrations d’avoir un Internet limité. En outre, les étudiants ne pourraient même pas s’inscrire à des universités américaines sans VPN! Si la Chine faisait ça, cela voudrait dire que quelque chose de terrible se passe, une guerre commerciale, une guerre tout court. Mais sinon, cela n’aurait aucun sens.

Dans quels domaines la Chine est-elle la plus innovante?

Un exemple: dans les paiements mobiles, Apple Pay ne permet qu’une fraction de ce qui se fait avec Alipay. Souvent, on ne le voit pas à moins d’être en Chine. Le pays n’a pas ce soft power, comme les Etats-Unis, qui lui permette de mettre en avant sa technologie.


Bio Express

1994: Fondation de BDA China.

2013: Reçoit le titre d’officier de l’Ordre de l’Empire britannique.

2016: Publication de la biographie de Jack Ma, considérée comme le livre de l’année par «The Economist».

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