Lorsque l’on demandait à Keynes ce qu’il pensait de l’avenir, il avait la sagesse de dire: «je ne le sais tout simplement pas». Cette prudence n’est toutefois pas partagée par tous; certains préfèrent jouer à la roulette russe, quitte à y perdre toute crédibilité.

C’est le cas notamment de l’économiste Kevin Hassett, qui est pressenti depuis février pour prendre la présidence de l’influent Council of Economic Advisers (CEA), chargé de conseiller le président des Etats-Unis en matière de politique économique. Kevin Hassett s’était rendu tristement célèbre en prédisant en 1999 que le Dow Jones Industrial Average, un indice qui regroupe 30 des plus grandes capitalisations boursières américaines, atteindrait les 36 000 points d’ici dix ans. Sa prédiction n’était pas qu’une simple citation parmi d’autres, mais l’objet d’un livre au titre sans équivoque: «Dow 36 000».

Une erreur de prédiction de 82%

On le sait aujourd’hui, depuis la date de parution du livre (20 septembre 1999), le Dow Jones qui était alors à 10 800 points s’est effondré à deux reprises et a atteint un plus bas sur dix ans à 6 500 points en… mars 2009. En termes de pronostics, on ne pouvait guère faire pire. Par rapport à sa prédiction, l’écart est de 82%. Donald Trump ne semble toutefois pas lui en tenir rigueur. La puissance des «faits alternatifs» est devenue la norme dans la nouvelle administration.

La recherche dans le domaine est pourtant claire sur ce point: les prédictions boursières n’ont d’utilité que de calmer, à court terme, la soif des médias et des investisseurs. L’avenir est incertain, et l’incertitude déstabilise. Il advient donc de rassurer tout le monde avec des pronostics.

Un taux de succès de 47%

Pourtant, dans les faits, un enfant de 4 ans tirant à pile ou face parvient généralement à de meilleurs résultats. C’est notamment la conclusion d’une célèbre étude du groupe CXO Advisory, qui a mesuré la fiabilité de plus de 6 500 prédictions sur l’indice phare de la bourse américaine: le S&P 500. Le taux de succès ne dépasse pas les… 47%. N’importe qui jouant à pile ou face aurait effectivement fait mieux.

Pourquoi ces résultats s’avèrent-ils aussi mauvais? La difficulté de la tâche bien sûr, mais aussi l’ego surdimensionné de ces personnes qui n’hésitent pas à s’aventurer dans un tel exercice. Les prédictions récoltées dans cette étude proviennent de 68 personnalités hautes en couleur, qui savent pertinemment comment s’y prendre pour contenter les médias: chercher avant tout l’inédit, et si possible le sensationnel, avec des déclarations tutoyant les extrêmes.

Dow Jones à 100 000 points…

Le Suisse Marc Faber fait d’ailleurs partie de cette liste, lui qui a déclaré en septembre dernier que le Dow Jones pouvait atteindre les 100 000 points tant que les banques centrales soutiendront les marchés (l’indice en est à 20 000 points en ce début d’année, un record historique par ailleurs).

Avec de tels pronostics, il n’est pas surprenant que le taux moyen de succès soit inférieur à 50%. Une étude publiée récemment dans le journal Risk and Decision Analysis passe en revue la littérature sur le sujet et arrive aux mêmes conclusions: le taux de succès des pronostics oscille entre 32% et 65%. La moyenne est, encore une fois, inférieure à 50%.

Il y a bien sûr l’obstination et l’arrogance souvent associées à ce genre de prédictions qui jouent un rôle primordial. Mais il y a aussi la difficulté de se remettre en question. Nous avons tous tendance à apprécier les informations qui confirment avant tout notre jugement et à nous fermer aux avis contraires. Notre cerveau les cataloguera vite comme superflus, voire mensongers.

Mais le pire reste l’incertitude en soi. L’incertitude quant à notre capacité de pouvoir résoudre des équations à autant d’inconnues, mais surtout la totale incertitude quant à l’avenir. Woody Allen ne pouvait le dire mieux: «l’avenir est d’autant plus incertain qu’il se passe dans le futur».

Mais, malgré cela, nous nous obstinons à vouloir creuser le mystère – nous n’aimons pas le vide. Et à plus forte raison si de l’argent est en jeu. Nous sommes ainsi faits. Et les prévisionnistes le savent très bien. C’est de bonne guerre.


* Cette chronique mensuelle traite de l’actualité sous l’angle de la finance comportementale.