Analyse

Les dynasties industrielles résistent mieux qu’ailleurs

Le capitalisme familial suisse plie, décline, mais résiste mieux que prévu, ainsi qu’en témoigne Stéphanie Ginalski dans «Du capitalisme familial au capitalisme financier»

De grands groupes industriels suisses sont contrôlés par la famille fondatrice depuis cinq voire six générations. Un exploit. Ils évitent «l' effet Buddenbrooks», en référence au roman de Thomas Mann, où la troisième génération dilapide la fortune des prédécesseurs. La littérature parle donc de dynastie à partir d’au moins quatre générations.

Le capitalisme familial plie, décline, mais résiste mieux que prévu, ainsi qu’en témoigne Stéphanie Ginalski dans «Du capitalisme familial au capitalisme financier» (Éditions Alphill Presses Universitaires Suisses, 2015). L’ouvrage, issu d’une thèse à l’Université de Lausanne, se penche sur l’évolution de la gouvernance en Suisse depuis plus d’un siècle. L’historienne se concentre sur l’industrie des machines, l’électrotechnique et la métallurgie. Le lecteur a le plaisir de (re) découvrir la création et la vie de 22 industriels suisses.

Dix familles se sont maintenues plus de trois générations. Et cinq le sont encore en 2010 (Schindler, Bucher, Bühler, Bobst, Metallwaren). Elles ont résisté aux raiders, maîtrisé le progrès technologique, fait face aux aléas de la descendance, aux réglementations croissantes de l’État, à la montée en force des investisseurs institutionnels. Une gageure à l’heure du capitalisme financier. Le financement de la croissance des entreprises passe en effet par le marché des capitaux et de moins en moins par les banques.

L’originalité de l’ouvrage réside dans l’approche transdisciplinaire et l’analyse du profil des dirigeants, des hommes souvent âgés, très bien formés, et très actifs dans les associations et la politique. C’est un ouvrage fort instructif, très bien écrit et complémentaire au «Swiss Made» de R.James Breiding. Un regret toutefois: le livre glisse rapidement sur les dernières années et sur l’impact du progrès technologique.

Les von Moos et les Bucher se sont maintenues durant six générations, les Fischer, Rieter, Sulzer et Weber (Metallwaren Zug) cinq, Bobst, Bühler, Saurer et Schindler quatre. Une seule disparaît à la fin de la troisième génération, les de Coulon dans Cortaillod.

Le mariage joue un rôle crucial dans le maintien de la dynastie. Chez Bucher, le représentant de la 4ème génération ayant cinq filles, c’est Walter Hauser, le mari de l’une d’entre elles, Alice, qui reprit le flambeau. Très souvent, la transmission est patrilinéaire. Mais cela suppose un «patronat prolifique», indique l’auteur. C’est pourquoi la transmission passe parfois par les gendres (Bucher) ou intègre ceux-ci (Bobst, Sulzer, Schindler, Weber).

Bühler est le seul à être restée totalement indépendante des marchés boursiers pour son financement, selon l’auteure. Ce qui ne l’empêche pas d’être un leader dans les procédés industriels pour l’alimentaire avec plus de 10 000 collaborateurs.

La résistance du capitalisme familial a souvent été rendue possible par des stratégies de protection du capital aujourd’hui décriées. AIAG, spécialiste de l’aluminium, a été la première entreprise suisse, en 1928, à introduire des actions à droit de vote plural. Elle cherchait aussi à se protéger d’un rachat américain.

Le renouvellement des familles a également ralenti le déclin. De nouvelles familles se sont implantées dans huit entreprises. Leur rôle a été si fort qu’elles sont devenues des dynasties «préfondatrices», avance l’auteure. Emil Georg Bührle ou Adolf Dätwyler ont racheté l’entreprise, y ont placé leur familles aux postes clés et changé le nom du groupe.

La famille disparaît parfois des entreprises avant les années 1980. La césure se produit par dispersion du capital (BBC, AIAG) ou par absence de descendants (Hasler, Rieter Saurer). BBC, menacée par General Electric, lequel avait racheté 20% du capital en 1920, augmenta son capital et créa différentes catégories d’actions. Ce qui suscita la critique des financiers. En 1966, les banques placeront à la présidence Max Schmidheiny, membre d’une autre grande famille.

En 1980, 14 des 22 entreprises étudiées étaient encore contrôlées par des familles. À la fin du siècle, on n’en compte plus que neuf. Les années marquent le début de l’ère de la valeur actionnariale et coïncident avec une crise majeure de l’industrie des machines (suppressions de 72 689 emplois au sein des groupes cités). C’est aussi le début des OPA hostiles sur Sulzer, repris par Werner K. Rey, et Cossonay-Cortaillod, par Alcatel après une offre de René Braginsky. C’est aussi le début du développement des investisseurs institutionnels.

L’ouvrage montre que le déclin du capitalisme familial a été plus lent qu’ailleurs. La séparation formelle entre le conseil de surveillance et la direction, qui existe en Allemagne, a épargné les groupes suisses, relève l’auteure. Et la protection des actionnaires minoritaires a longtemps été plus faible que dans les pays anglo-saxons.

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