C’est la brique qui manquait. Le 1er décembre, trois écoles de prestige basées à Lausanne ont signé une convention pour créer un centre de formation en économie prenant en compte la durabilité et les technologies. L’EPFL, l’IMD et l’Unil – notamment à travers sa faculté des HEC – s’allient pour former des managers d’un nouveau genre, puisqu’ils auront l’écologie à cœur et seront versés tant dans la gestion d’entreprise que dans la résolution de défis technologiques. 

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The Enterprise for Society Center (le Centre entreprise pour la société, ou E4S), c’est le nom de cette initiative très ambitieuse. «Ce n’est pas une fusion, ni même la naissance d’une école, mais la création d’une start-up commune pour mieux envisager l’avenir», s’enthousiasme Jean-Pierre Danthine, directeur général de la nouvelle entité. E4S revisitera ce qui constitue le cœur de toutes les écoles de commerce à travers le monde: le capitalisme de papa.

«Le modèle anglo-saxon qui a prévalu ces dernières décennies doit être remis en question, détaille Jean-Pierre Danthine. D’abord à cause de l’importance croissante de la technologie: ce modèle n’était pas conçu pour une dépendance mutuelle aussi intense entre les managers et les ingénieurs. Là, on part de l’EPFL, qui se trouve au cœur de la réflexion.» L’ancien canevas doit aussi être revu à l’aune du défi du changement climatique. «Nous ne vivons pas une crise du capitalisme, mais de son objet. Le capital est aujourd’hui mal défini. Notre système actuel prend en compte le capital physique mais pas le capital environment.» En gros, il faut mettre un prix juste sur l’environnement et les ressources, sinon ils n’ont pas de valeur pour l’économie privée. «La main invisible du marché ne peut fonctionner que si tout ce qui a de la valeur pour la collectivité a aussi un prix.»

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Enfin, le système actuel tel qu’il est enseigné dans les business schools mise tout sur la valeur actionnariale, la rémunération du propriétaire, et non sur le bien commun. «L’école de commerce du futur doit intégrer les partenariats public-privé. Les Américains y viennent mais par la petite porte, mais l’Europe est idéalement placée dans ce rôle», selon l’ancien vice-président de la BNS.

Nouria Hernandez, rectrice de l’Unil, abonde dans le même sens. «La partie la plus intéressante d’E4S tient à la durabilité. Jusqu’à présent, c’était un sujet qui n’avait d’intérêt que quand les entreprises se portaient bien. Désormais, elles se rendent compte que c’est une question de survie.» Le risque d’E4S n’est-il pas de servir d’argument supplémentaire pour les firmes qui ne viseraient qu’à faire du «greenwashing» sans véritablement changer en profondeur? «Nous sommes à la pointe de ces questions. En tant que rectrice, c’est une opportunité de pousser en avant l’agenda de la durabilité.» Jean-François Manzoni, directeur de l’IMD, renchérit: «Notre master développé ensemble peut devenir un diplôme de classe mondiale.»

Le centre – pour lequel les trois institutions ont déjà chacune posé 300 000 francs sur la table – n’est pas à Lausanne par hasard. Comme il le fait pour la recherche sur le cancer avec le travail en commun de l’Unil, de l’Institut Ludwig et du CHUV (ainsi que des HUG), le creuset académique local sait lancer les dynamiques de collaboration pour «changer la vie des gens», selon les mots de la rectrice. «C’est facile à comprendre pour une maladie comme le cancer, mais c’est aussi le cas avec l’environnement.»

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Mais réunir des animaux aussi différents que l’Unil, l’EPFL et l’IMD ne tient-il pas de la mission impossible? «Nous avons les trois des business models très différents, reconnaît Martin Vetterli, qui a eu le premier l’idée d’E4S après une rencontre sur un quai de gare avec Jean-Pierre Danthine. Nouria Hernandez dépend des inscriptions des étudiants, Jean-François des cadres qui suivent les programmes de l’IMD et moi des discussions budgétaires que j’ai avec Berne.» Une institution cantonale, une autre privée et une fédérale, tout cela rajoute de la complication. Reste que les trois personnages ont du respect mutuel, à la fois pour leurs institutions et à titre personnel, et que la proximité géographique facilite la mise en œuvre de projets communs.

Et les trois s’entendent sur plusieurs constats. Les écoles de l’Arc lémanique répondent imparfaitement à de grands défis actuels. «Nous devons former des gens qui amèneront des solutions au défi climatique», explique Jean-François Manzoni. Les trois institutions tablent sur leurs forces respectives et celles des autres. «Plutôt que de se dire que l’IMD est moins fort que nous en recherche, nous préférons voir qu’il est sûrement meilleur que nous en formation de cadres, raconte Martin Vetterli. On peut ainsi voir que la somme des parties fait plus que le tout.»

Un budget équivalant à celui des grandes écoles américaines

Jean-Pierre Danthine est frappé par le fait que les budgets des trois institutions avoisinent celui d’écoles très influentes comme la Chicago Business School ou celle de Sloan, le pendant business du MIT. Sans pour autant avoir leur rayonnement. Il y a pourtant le potentiel de rayonner depuis l’Arc lémanique avec trois institutions parmi les meilleures du monde: l’Unil avec son récent Prix Nobel, l’IMD avec sa 3e position au classement des meilleures business schools selon le Financial Times et l’EPFL classée 18e au dernier classement QS.

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Et il y a du travail dans un monde en pleine mutation. «Les causes du populisme sont aussi à chercher du côté de l’économie et de la technologie, souligne Martin Vetterli. De plus en plus, la population exprime sa défiance sur des thèmes aussi variés que la 5G ou le financement de l’éducation quand il s’agit d’octroyer plus de fonds. On va se préoccuper de la transition dont l’économie ne se souciait pas jusqu’ici.»

La direction opérationnelle d’E4S sera assurée par un comité présidé par Jean-Pierre Danthine et composé de deux autres personnalités, Jean-Philippe Bonardi, doyen de HEC Lausanne, et Albrecht Enders, doyen de l’IMD. Ce dernier indique que son école a intégré depuis longtemps les ONG dans ses programmes et parmi ses étudiants. «De plus en plus, le défi pour l’humanitaire n’est pas seulement de trouver de l’argent, mais de trouver comment résoudre avec des partenaires de domaines variés des problèmes complexes qu’on ne peut plus résoudre en travaillant seul.»

Idem chez HEC, où la recherche sur les questions climatiques ou la finance durable prend une place de plus en plus importante dans l’agenda des professeurs. «Nous sommes tous les trois convaincus qu’une bonne partie de la réponse aux défis de la durabilité est dans le lien entre nouvelles technologies et changements de gouvernance», assure Jean-Philippe Bonardi. E4S donnera ses cours en anglais. Le centre n’aura pas de lieu à lui mais ses cours seront dispensés dans les trois institutions. Ses initiateurs recherchent le soutien de donateurs privés pour assurer le succès de l’opération.

Trois piliers pour une nouvelle approche

E4S s’appuie sur trois piliers. D’abord la création d’un nouveau master – intitulé «sustainable management and technology» – qui portera la marque des trois écoles. Les étudiants entameront leur formation en septembre 2021. L’effectif sera un mélange de profils d’étudiants issus de l’économie et de l’ingénierie qui travailleront systématiquement en groupe. «On va exposer tous les managers aux grandes évolutions techno, analyse Jean-Pierre Danthine. Du machine learning, de la robotique – car c’est le futur de la production –, de la science de la vie à celle du changement climatique en passant par l’énergie ainsi que tout ce qui concerne les cryptomonnaies et la cybersécurité.»

«Les grands patrons d’entreprise suisses ont tous été formés en Suisse alémanique, relève Martin Vetterli. En prenant le devant sur ces thèmes qui seront décisifs, nous revalorisons la formation en Suisse romande.» Nouria Hernandez rappelle que l’IMD, avec sa réputation extraordinaire, est connectée à toutes les plus grandes entreprises du monde. «Je fais partie du conseil de l’IMD. Lors de notre dernière séance, les autres membres, qui sont des chefs d’entreprise, voulaient tous mettre la durabilité en haut de leur stratégie.»

Ensuite, E4S fera de la recherche avec une approche qui vise à sortir rapidement de nouvelles idées, immédiatement utiles pour le monde de l’économie. Sept projets ont d’ores et déjà été retenus. «Il faut être prêt à renoncer à ce que l’on appelle le haut facteur d’impact, soit la publication dans des revues scientifiques de haut niveau, analyse Nouria Hernandez. C’est bien pour la cote du chercheur et de son école, mais cela prend beaucoup de temps et là, nous privilégions la rapidité d’implantation d’un travail de chercheurs dans l’économie réelle. Cela pourrait être révolutionnaire!» Un enthousiasme contagieux, à entendre Jean-Pierre Danthine. «Nous avons des projets extrêmement excitants, du futur du travail à la collecte de données pour les PME, jusqu’aux conditions d’acceptabilité des nouvelles technologies.»

Enfin, E4S s’appuiera sur un écosystème de start-up. Selon Jean-Pierre Danthine, «ce n’est pas neuf à l’EPFL, ni à l’IMD, ni à l’Unil. Mais, souvent, leur réussite tient du coup de chance. Nous étudierons notamment le cimetière de celles qui ont trépassé pour comprendre ce qui n’a pas marché. A l’EPFL, les start-up à succès reposent sur 10% des labos de l’institution. Que se passe-t-il dans les autres?»


Et Genève, dans tout ça?

Les trois écoles à la base d’E4S l’assurent: le nouveau centre est ouvert à des partenariats avec d’autres institutions, que ce soit le Graduate Institute ou Unige, par exemple. Mais «il fallait commencer déjà à trois avant d’espérer rallier plus de monde», selon Martin Vetterli.