Aviation

EasyJet est «comme une compagnie suisse»

Pour Johan Lundgren, nouveau patron de la compagnie à bas coût, l’analyse de données pourrait rendre à l’aviation civile le côté chic qu’elle a perdu depuis le 11 septembre 2001

Commençons par un double non. A moyen terme, EasyJet ne prévoit ni de faire voler ses clients debout ni que ses avions soient propulsés grâce à des moteurs électriques. Johan Lundgren, le patron de la compagnie orange rencontré la semaine dernière à Londres, a balayé ces deux propositions d’un revers de main. Il en a même rigolé.

Le quartier général de la compagnie aérienne à bas coût se niche dans un gigantesque hangar – orange, forcément – situé sur l’aéroport de Luton, au nord de la capitale britannique. Les bureaux remplissent de vastes open spaces, où tous les employés s’installent où bon leur semble. On trouve souvent Johan Lundgren à l’entrée à droite, au bout d’une rangée de postes de travail anonymes.

L’important centre de contrôle des opérations, duquel sont scrutés les quelque 1900 vols réalisés chaque jour par l’entreprise, est établi deux étages plus haut. Avec plus de 300 avions et 250 000 passagers transportés chaque jour – les populations de Lausanne et Berne réunies –, EasyJet contrôle 10% du marché européen, derrière sa rivale irlandaise Ryanair. Coté à Londres, le groupe a réalisé l’an dernier un chiffre d’affaires de 5,047 milliards de livres sterling (environ 6,37 milliards de francs).

Lire aussi: EasyJet a transporté 81,6 millions de passagers en 2017, un record

Quadrillage de l’Hexagone

Depuis son entrée sur le marché suisse en 1998, trois ans après sa création, EasyJet n’a fait que s’y renforcer. «Nous nous considérons comme une compagnie suisse», n’hésite d’ailleurs pas à lâcher Johan Ludgren, qui qualifie sa présence à Genève d’«immensément importante». C’est peu dire. Un bon connaisseur du marché assure que la compagnie «détient carrément l’aéroport de Cointrin». Avec 14 avions basés au bout du Léman et une centaine de vols quotidiens au départ de Genève, la compagnie a représenté environ 45% du trafic de l’aéroport l’an dernier. Loin devant Swiss et ses 12,1%. L’entreprise parque également 11 avions à l’aéroport de Bâle, mais aucun à Zurich.

Malgré cette omniprésence, «en Suisse, il y a encore du potentiel, en augmentant les fréquences sur les routes existantes et en en ouvrant de nouvelles», assure Johan Lundgren, sans révéler lesquelles. Une chose est sûre: EasyJet s’échine actuellement à quadriller l’Hexagone. Depuis Genève, on peut rejoindre Bordeaux, Paris, Rennes, Nantes, Lille, La Rochelle, Nice ou Toulouse. Sans escales.

Plainte contre la France

Le Suédois a pris ses fonctions en décembre dernier. Tout le monde lui prédisait une mission périlleuse, car il pilotera la compagnie britannique à travers les turbulences du Brexit. L’entreprise a toutefois déjà mis en place différentes mesures (constitution d’une filiale à Vienne, notamment) et cette échéance prochaine ne semble pas inquiéter l’ancien numéro deux du voyagiste Tui Travel. Cette première année, le chaos est plutôt venu des conditions climatiques difficiles et des grèves en France.

A Cointrin, selon les calculs de la Tribune de Genève, 4,7 vols ont été annulés par jour en moyenne entre juillet et août. Provoquant colère et critiques de ses clients. «La majorité de ces problèmes sont hors de notre sphère d’influence. Nous devons être meilleurs dans notre manière de dialoguer avec nos clients mais, cette année, toutes les compagnies ont beaucoup souffert…» En juin, EasyJet a annoncé qu’il porterait plainte contre la France auprès de la Commission européenne, estimant que le pays ne remplissait pas ses obligations en matière de gestion du trafic aérien. «J’ai sous-estimé l’impact de ces perturbations sur notre compagnie», confesse Johan Lundgren.

800 tonnes de sandwichs économisées

Ce qu’il n’a pas sous-estimé, en revanche, c’est l’importance des données et de leur exploitation pour optimiser encore le fonctionnement de son groupe. Dès son entrée en fonction, il s’est ainsi offert les services d’un «chef des données», lui-même secondé par une trentaine de «data scientists». «La technologie des données va générer le bouleversement le plus important dans le monde des compagnies aériennes, prédit Johan Lundgren. Et nous voulons être acteur de ce changement.»

Après le 11 septembre 2001, voler sur des avions de ligne est devenu très contraignant. Avec l’arrivée des nouvelles technologies et l’aide des données, cela pourrait redevenir plutôt agréable…

Johan Lundgren

Sur le papier, cela sonne très bien. Dans les faits, aussi. Johan Lundgren se montre particulièrement enthousiaste lorsqu’il s’agit de décrire les impacts concrets de cette salve d’embauches. L’entreprise s’est, par exemple, interrogée sur le contenu des petits chariots à bord des zincs. «L’un de nos informaticiens s’est mis dans une salle durant trois jours pour développer un puissant algorithme calculant ultra-précisément la consommation à bord de nos avions. Sur un Genève-Londres à 7h du matin en semaine, les clients achètent en effet autre chose que sur un Genève-Barcelone un vendredi en fin de journée.» Grâce à ces calculs, le groupe prévoit d’économiser 800 tonnes de sandwichs chaque année. «Cela va nous permettre de réduire nos déchets de 25%, mais également de réaliser d’importantes économies…»

Lancez Johan Lundgren sur les données, il ne s’arrêtera plus: «Après le 11 septembre 2001, voler sur des avions de ligne est devenu très contraignant. Avec l’arrivée des nouvelles technologies et l’aide des données, cela pourrait redevenir plutôt agréable…» Autre exemple: «L’apprentissage automatisé.» Dans une compagnie où un seul avion peut, en une journée, rejoindre huit destinations, le moindre grain de sable dans la mécanique bien huilée des aéroports peut provoquer des retards en cascade. «Nos ordinateurs testent désormais en direct tous les scénarios possibles pour que l’impact de ces micro-retards soit le moins élevé possible», vante-t-il. Une étude détaillée du poids des valises a, en outre, permis à l’entreprise de repenser la façon de taxer les sacs en soute.

Court-circuiter Booking.com

Mais l’analyse des données n’est que l’un des piliers sur lesquels Johan Lundgren entend construire l’avenir de la marque. Il s’est fixé trois autres priorités: renforcer les programmes de fidélité, générer de nouveaux revenus avec les vacances et attirer davantage de voyageurs d’affaires. «Aucune de ces choses n’est nouvelle, mais il faut y consacrer davantage de moyens, assure-t-il. Prenez le cas des séjours: nous avons 20 millions de vacanciers qui achètent leurs vols chez nous. Seuls 500 000 réservent leurs hôtels via notre site internet, à travers un partenaire de type Booking.com à qui nous sous-traitons cela.» Il faut que ça change: «Avec 350 millions de visiteurs uniques par année sur notre site internet, nous avons assez de trafic pour intéresser directement les hôtels.» Y compris si cela signifie court-circuiter des partenaires comme Booking.com.

Pour séduire davantage de passagers dans le segment du vol d’affaires, ne faudrait-il pas d’abord travailler sur l’image «bon marché» véhiculée par la marque? La question fait bondir le directeur général. «Vous dites «bon marché» [ndlr: cheap], je dis «prix attractifs», mais avec de la qualité. Je vole entre trois et quatre fois par semaine dans nos avions et j’y rencontre de plus en plus d’hommes d’affaires habitués aux classes business. Cette perception dont vous parlez a changé et ceux qui pensent encore comme cela n’ont jamais volé avec nous.»

EasyJet est la compagnie la plus respectueuse de l’environnement

Johan Lundgren, directeur général

Avec cette image de compagnie à bas coût, EasyJet s’attire néanmoins régulièrement les foudres des défenseurs de l’environnement. A terme, le modèle low cost sera en effet difficile à tenir, prédit ainsi un employé d’une compagnie concurrente. Car un Genève-Londres à 30 francs ne tient pas compte du coût écologique de ce déplacement. Et la pression politique et sociale se fait de plus en plus forte pour que le prix du billet soit adapté en conséquence.

Vers une taxe par trajet?

Johan Lundgren entend cet argument, mais retourne le problème. «Le modèle d’affaires d’EasyJet impose une optimisation maximale, à tous les niveaux. Notre flotte d’avions est ainsi l’une des plus jeunes du marché (6,5 ans en moyenne), consomme donc moins que les autres, et notre taux de remplissage figure parmi les plus élevés (plus de 92%). Nous sommes de fait la compagnie la plus respectueuse de l’environnement. Nos concurrents traditionnels [ndlr: legacy carriers] détiennent, eux, des avions qui volent depuis dix, parfois vingt ans et sont à moitié vides… C’est là que se trouve le problème.» Johan Lundgren reconnaît le besoin de taxer davantage l’aviation civile mais plutôt que de passer par un prix au billet plus élevé, comme le voudraient certains politiciens, il recommande une taxe par trajet. Les compagnies qui, comme EasyJet, maximisent le remplissage seraient ainsi toutes gagnantes.

Le Suédois ne se montre guère plus réceptif vis-à-vis de ceux qui reprochent à la compagnie d’avoir accentué le tourisme de masse. Phénomène qui ravage certaines villes européennes, comme Venise ou Barcelone, suffoquant sous l’afflux de touristes. «Les destinations que vous mentionnez ont toujours été très intéressées par le fait que l’on ouvre ces lignes. Et cela a généré de formidables revenus, dont elles avaient bien besoin.» Il conclut: «Après, il fallait s’astreindre à investir ces revenus dans de nouvelles infrastructures. C’est ce que nous faisons en permanence chez EasyJet, et vous voyez bien que cela porte ses fruits.»

Lire aussi: A Venise, la malédiction des gondoles

Publicité