C’est la cinquième fois que l’organisation qui chapeaute les associations indépendantes des travailleurs enquête sur les disparités salariales dans les entreprises, un sujet porté par la crise mais qui intéresse tous ceux soucieux à la fois d’efficacité économique et de cohésion sociale. L’étude s’appuie sur les chiffres disponibles ou reconstitués concernant 27 grandes entreprises auscultées entre 2002 et 2008. Parmi elles ABB, Bâloise, Coop, Credit Suisse, Georg Fischer, Helvetia, Lindt & Sprüngli, Migros, Nestlé, Novartis, Post, Roche, Schindler, Swatch, Swisscom, Swiss Life, UBS, et Zurich. Son constat est lapidaire: «Le cartel des salaires tient bon malgré la crise».

«Les écarts salariaux semblent s’amenuiser dans quelques entreprises suite à la crise économique, explique le communiqué officiel de Travail. Suisse, mais souvent, cette évolution est la conséquence de la chute du cours des actions et de l’abandon des bonus spéciaux de l’année précédente. Et quelques entreprises n’hésitent pas à accorder de fortes augmentations de salaires. Aujourd’hui encore, il n’est pas rare de voir des augmentations de salaire de 30, 50 ou même 70%».

ABB montrée du doigt

C’est la firme ABB qui reçoit le trophée d’indignité de Travail. Suisse: en un an, les écarts salariaux ont progressé de 70% dans ce groupe de l’industrie des machines. ABB est aussi montrée du doigt par le rapport pour ce qui concerne l’évolution du rapport entre les extrêmes. Tandis que le salaire de Fred Kindles se situait «seulement» à un montant 211 fois plus élevé que le salaire le plus bas payé dans l’entreprise, cet écart a doublé lors de l’arrivée de Joe Hogan pour atteindre le multiple de 427 fois le salaire le plus bas. Il est vrai que l’écart est encore plus important à Novartis: Daniel Vasella gagnerait ainsi 720 fois le salaire de son ouvrier le moins bien payé. De quoi nourrir une affiche provocatrice de 30 portraits des managers qui gagnent au moins 100 fois plus que leurs collaborateurs: à noter que pas une femme n’a fait son chemin parmi ces très sélectives allées du pouvoir économique

Toujours selon Travail. Suisse, les salaires des membres des directions de groupes ont augmenté en moyenne de 83% depuis 7 ans. Durant la même période, la croissance des salaires nominaux des travailleuses et des travailleurs suisses s’est élevée à tout juste 8,4%. Ce qui donne une progression de l’écart moyen «incroyable» de 72%. «Même Travail. Suisse ne s’attendait pas à ce que les choses se dégradent aussi vite.» C’est ce chiffre qui fonde l’inquiétude et la colère de Travail. Suisse aujourd’hui: la situation empire, c’est la fin d’un certain «modèle suisse» où le souci de trouver des solutions équilibrées présidait aux négociations salariales.

Sentiment d’injustice, frustration et colère

Pas de surprise donc si, à la suite de l’initiative Minder notamment, l’organisation demande une nouvelle fois plus d’Etat, et plus de régulation extérieure: la limitation des bonus à un mois de salaire, l’interdiction des parachutes dorés, et une transparence plus grande des politiques salariales, comprenant la publication des rémunérations des administrateurs. Les initiatives isolées ne peuvent suffire (on pense à la récente mesure symbolique des membres de la direction générale de Swiss, qui vont renoncer à un demi-mois de salaire).

L’organisation ne cache pas son inquiétude: «Nombre de travailleuses et travailleurs craignent la perte de leur emploi. Ils n’osent pas espérer une augmentation de salaire. En parallèle, une augmentation des primes de caisse maladie pouvant atteindre 20 pour cent est annoncée. La colère va bientôt exploser. Ce n’est qu’une question de temps» prévient un responsable.