A chaque page du document, un nom de femme, sa biographie, ses qualifications. La liste compte 241 pages. Un concentré de directrices ou d’entrepreneuses à la carrière brillante, voire fulgurante. Un catalogue de board ready women – femmes prêtes à devenir membres d’un conseil d’administration – qui balaie cette excuse souvent invoquée par les entreprises: «Nous ne trouvons pas de femmes qualifiées.»

Les conseils d’administration des grands groupes européens comptent 14% de femmes. Et 97% d’entre eux sont présidés par des hommes, selon des chiffres de la Commission européenne, datés de juin.

D’où vient ce catalogue de femmes «prêtes à l’emploi», publié sur Internet? Il faut remonter au mois de juillet 2011: Viviane Reding, vice-présidente de la Commission européenne, discute des quotas avec son amie de longue date, l’entrepreneuse américaine Candace Johnson. Cette dernière, qui siège dans plusieurs conseils d’administration et préside trois sociétés, s’oppose à cette mesure législative.

Elle propose de solliciter les écoles de commerce: «Les business schools détiennent les clés pour casser ce cartel d’hommes. Il y a autant d’étudiantes que d’étudiants qui sortent des écoles. Ces dernières possèdent une base d’alumni formidable!» La commissaire approuve et lui confie cette tâche. Candace Johnson interpelle alors le conseil d’administration de l’école française ­EDHEC, dans lequel elle siège.

En septembre 2011, l’EDHEC, l’IMD, l’Université de Saint-Gall, la Rotterdam School of Management, l’Université d’Oxford et de Cambridge, l’ESMT, l’IESE et la London Business School sont réunies à Bruxelles aux côtés de ­Viviane Reding. Plusieurs organisations professionnelles, telles que le Global Telecom Women’s Network, sont également présentes, ainsi que des femmes leaders, membres de conseils.

Chaque école s’engage alors à trouver des noms de femmes – qui ont achevé un MBA, un programme «executive» ou qui sont membres de la faculté – qui possèdent assez d’expérience pour siéger dans un conseil d’administration. La première liste est dressée en mars 2012. Depuis, 7000 noms de femmes ont été identifiés – dont 360 par l’IMD et 526 par le IFPM Female Board Pool de l’Université de Saint-Gall. La majorité des noms ne sont, pour l’instant, pas libres d’accès sur Internet. «Nous donnons les références aux entreprises qui le demandent, avec l’accord des femmes, explique Bettina Büchel de l’IMD. Il faut que les principales intéressées soient prêtes à se mettre en avant. Ce qui n’est pas toujours le cas.»

Pour contourner ce problème, les candidates seront prochainement réunies sur un groupe LinkedIn créé par le Financial Times Non-Executive Directors’Club, explique la responsable.

Ingrid Silver, qui figure dans la liste publique des board ready women, estime, quant à elle, que la perception des femmes a beaucoup changé. «A l’époque, elles avaient peur de se mettre en avant, mais aujourd’hui elles ont compris que c’était indispensable», ajoute l’associée du cabinet SNR Denton. «Cette liste, c’est une prise de conscience que beaucoup de femmes ont un parcours impressionnant, qu’elles ont le droit de se mettre en avant. Les hommes, eux, n’hésitent pas.» Certaines femmes d’affaires se sont d’ailleurs portées elles-mêmes candidates, comme Cécile Bernheim, directrice stratégique chez Coca-Cola Europe, dont le profil a été retenu par le jury.

Quel bilan tirer de cette liste, après ses six premiers mois d’existence? L’initiative a fait des émules, puisque les Etats-Unis ont lancé la même initiative au mois de juin, sur l’impulsion de la Forté Foundation. Les 33 écoles membres de la fondation (Columbia Business School, MIT’s Sloan School of Management, etc.) doivent identifier des femmes, potentielles administratrices, d’ici à la fin de l’année.

En Europe, certaines candidates ont déjà reçu des invitations pour rejoindre des conseils d’administration, assure Ingrid Silver. Elle-même n’en a pas reçu. Cécile Bernheim non plus. «La liste, c’est bien. Mais il faudra aussi un changement d’état d’esprit dans les entreprises», note la femme d’affaires. La déception est aussi palpable chez Candace Johnson: «Je pensais que si l’on prouvait aux entreprises qu’il existait bien assez de femmes compétentes, les choses allaient changer. Or, en fait, elles continuent de nous servir les mêmes excuses», regrette-t-elle. Une rencontre avec les associations patronales en juin a brisé ses derniers espoirs. Désormais, elle en est convaincue: «Sans quota, on n’y arrivera pas.»

Les Etats-Unis ont lancé la même initiative en juin