Les employeurs décrivaient un «cauchemar» pour les familles d’expatriés. Des classes complètes, des listes d’attente interminables… Le manque récurrent de places dans les écoles privées romandes pénalisait l’attractivité économique de la région, affirmaient les responsables des multinationales et des services de relocation.

Le vent a tourné. «On sent un très net changement», témoigne Sabine Baerlocher, directrice d’Active Relocation, une société spécialisée dans l’intégration des cadres expatriés. «Nous avons une famille qui arrive dans deux semaines et nous avons déjà trouvé une place pour leurs deux enfants! C’était inimaginable à l’époque.»

Certes, la demande demeure soutenue – «toutes les familles n’obtiennent pas une place dans le campus de leur choix», rappelle Sabine Baerlocher –, mais le marché s’est détendu. Selon le dernier recensement de l’Association vaudoise des écoles privées (AVDEP) publié en novembre, le nombre d’élèves dans les écoles de jour, «les externats», a diminué de 600 élèves, passant de 8300 en 2011 à 7700 en 2012.

«Dans les écoles privées genevoises, nous constatons également une stagnation des effectifs, voire un léger recul ces deux dernières années», note Norbert Foerster, président de l’Association genevoise des écoles privées (AGEP). «Il n’y a pas de départs massifs, et le nombre d’élèves scolarisés dans le privé reste important, à près de 12 000 dans le canton de Genève. Néanmoins, il est probable que tous les effets de la situation économique actuelle ne soient pas encore visibles, prévient le président de l’AGEP. L’éducation est une décision qui se prend sur le long terme. Les parents ne changent pas leur enfant d’école du jour au lendemain.»

Pour expliquer ce renversement de tendance, après une décennie de croissance ininterrompue, les écoles évoquent la réduction des effectifs dans les multinationales et dans les banques, les difficultés économiques des organisations internationales, le taux de change défavorable, ainsi que l’incertitude sur la fiscalité des entreprises qui ralentit les implantations de sièges sur La Côte.

L’Ecole Moser à Nyon n’a pas échappé à cette tendance. «Depuis 2009, nos effectifs ont stagné», reconnaît le directeur, Pierre Cuénod. De 395 élèves en 2008 à 385 en 2012. Mais le responsable se veut optimiste pour l’année à venir: «Je vois un net regain d’intérêt des parents qui viennent nous rencontrer. Nous avons des inscriptions tous les jours.»

Le soutien des employeurs, lui, continue pourtant de diminuer. «Les entreprises réduisent leur package pour les expatriés, remarque Pierre Cuénod. Elles ne prennent plus les frais annexes, comme les transports, les fournitures scolaires ou les repas. L’ONU, par exemple, a réduit la prise en charge des enfants d’expatriés.» «La période faste est passée», confirme Jean-Louis Dubler, directeur de l’Ecole internationale bilingue Haut-Lac.

Un constat partagé par Sabine Baerlocher. «De moins en moins de sociétés paient un écolage complet de 3 à 18 ans. Aujourd’hui, elles se limitent à payer deux ou trois ans de scolarité, précise-t-elle. Certaines multinationales incitent même les parents à se tourner vers les écoles publiques: elles proposent de leur reverser la moitié de l’écolage qu’elles auraient dû payer pour une institution privée.»

Au Collège Champittet, les effectifs ont fléchi de quelques pour cent ces dernières années. «Il nous reste des listes d’attente, mais cela dépend plutôt de l’origine de l’élève: nous nous efforçons d’avoir des classes variées et de ne pas avoir une nationalité surreprésentée», explique Denise Elise Haramis, directrice marketing & admissions.

«La réduction des effectifs due aux expatriés est heureusement compensée par une hausse de la clientèle locale», précise Roland Lomenech. Le directeur général se montre confiant quant à la rentrée 2013. «Les familles qui résident en Suisse représentent 80% de nos effectifs, nous sommes donc moins touchés par le départ des expatriés que certaines écoles anglophones», souffle-t-il.

Une autre clientèle semble insensible à la crise: celle des internats, haut de gamme. La demande continue de progresser, selon l’Association vaudoise des écoles privées. «Il s’agit de familles riches qui n’ont pas été sensibles à l’appréciation du franc face à l’euro, d’autant plus qu’elles viennent d’autres régions du monde», précise Pierre-Antoine Hildbrand, secrétaire général de l’AVDEP. «Mais l’effet n’est peut-être que retardé, et le tassement peut encore venir», nuance-t-il.

La conjoncture n’explique pas, à elle seule, la détente du marché des écoles privées: le nombre de places n’a cessé d’augmenter. Et continue de croître. Plusieurs établissements vont ouvrir cette année, comme la GEMS World Academy-Etoy ou l’Ecole Vivalys à Lausanne. «L’offre s’est bien améliorée», reconnaît Sabine Baerlocher. Plusieurs institutions se sont agrandies, telles que l’Ecole internationale de Genève qui a presque doublé ses places depuis 2006, pour dépasser les 4000 élèves, illustre-t-elle. «L’offre est désormais équilibrée à Genève, estime la spécialiste de la relocation. A Lausanne, le marché pourrait encore absorber une école bilingue. Cela ne ferait pas de mal.»

«En termes de bilinguisme, la région commence à être bien servie, par rapport à sa taille, estime quant à lui Pierre-Antoine Hildbrand. Il reste plutôt un potentiel de développement pour des modèles pédagogiques alternatifs.»

Progressivement, la concurrence augmente entre les établissements. Et de grands groupes étrangers mettent la main sur de plus petites structures. «Nous constatons un phénomène de concentration parmi les écoles privées», précise l’AVDEP. A titre d’exemple, le britannique Bellevue Education a racheté Surval Mont Fleuri, devenu Surval Montreux, et Nord Anglia Education, basé à Hongkong, a acquis le Collège Beau Soleil à Villars, indique l’association.

Certains employeurs incitent les parents à choisir le public, en leur versant la moitié de l’écolage