Formation

Ecoles Steiner: les 100 ans d’une pédagogie à part

Les écoles Steiner sont centenaires. Plus de 1000 établissements à travers le monde appliquent cette pédagogie à contre-courant, inchangée depuis un siècle, proche de la nature et peu portée sur les écrans

Des adolescents frappent le métal dans une petite cour en campagne genevoise, effectuant des allers-retours entre le feu et leur place de travail. Un atelier de forgerons? Non, des élèves de l’école privée Steiner à Genève.

La première école se basant sur cette pédagogie a été fondée en septembre 1919 en Allemagne. Elle s’appuie sur l’anthroposophie, une doctrine spirituelle qui emprunte notamment au christianisme et au bouddhisme, créée par le philosophe et pédagogue Rudolf Steiner, né en 1861 dans l'Empire austro-hongrois et mort en Suisse en 1925.

L’intellectuel, le manuel et l’émotionnel

Apprendre à forger, mais aussi à tricoter ou à travailler le bois fait partie des particularités de la pédagogie Steiner: «Nous voulons atteindre un juste équilibre entre le manuel, les émotions et l’intellect. Il s’agit de développer les différentes intelligences qui existent», décode Thomas Maecher, assistant de direction à l’école Steiner de Genève, à Confignon, qui accueille les enfants du jardin d’enfants à l’âge de dix-neuf ans. 

Nikolai Höfer nous fait visiter l’établissement. Il est professeur de jardinage et d’allemand, et des deux à la fois, puisqu’il apprend un après-midi par semaine aux adolescents à travailler la terre auf Deutsch. «Je n’ai vu nulle part ailleurs des élèves qui avaient tant de contact avec la nature», rapporte Emile Le Menn, enseignant à l’école primaire à Paris et auteur du livre L’école autrement – Mon tour du monde des pédagogies alternatives (Editions Retz).

Notre approche favorise la créativité, qui est aujourd’hui tellement valorisée. Nous racontons par exemple beaucoup d’histoires, sans support d’images, pour que l’enfant se crée les siennes

Thomas Maecher, assistant de direction à l’école Steiner de Genève

Une pédagogie proche de la nature et peu portée sur les écrans: une rareté aujourd’hui mais qui plaît manifestement. Les écoles se sont multipliées depuis 1919. On compte aujourd’hui presque 2000 jardins d’enfants et presque 1100 écoles Steiner à travers le monde, dont 50 jardins d’enfants et une trentaine d’écoles en Suisse. Cette manière d’enseigner a notamment séduit de nombreux parents de la Silicon Valley, comme le rapportait en mars le New York Times.

Un succès qui ne surprend pas Thomas Maecher: «Je pense qu’ils sont nombreux à la Silicon Valley à avoir compris le potentiel addictif des écrans. Et notre approche favorise la créativité, qui est aujourd’hui tellement valorisée. Nous racontons par exemple beaucoup d’histoires, sans support d’images, pour que l’enfant se crée les siennes.»

Une fédération suisse pour chapeauter les écoles

Cette forte expansion des établissements Steiner représente-t-elle un modèle d’affaires? «Nous sommes très serrés au niveau financier», défend Lucie Gautier, enseignante primaire à l’école Steiner de Genève. Thomas Maecher complète: «Il n’y a pas de business parce qu’il n’y a pas de holding, chaque école est indépendante juridiquement, souvent constituée sous la forme d’une association. Nous ne bénéficions pas de subventions cantonales ou fédérales, nous ne vivons que de l’écolage [de 1085 à 1820 francs par mois, avec possibilité de tarif solidaire réduit, repas et matériel scolaire inclus] et d’éventuels dons.»

En Suisse, la fédération Ecoles Rudolf Steiner Suisse chapeaute les écoles. «Chacune paie à la fédération 100 francs par famille et par an, soit une contribution d’environ 400 000 francs par an pour toute la Suisse», détaille Thomas Didden, coordinateur pour les écoles Steiner en Suisse. Une somme importante qui a pour but de «couvrir les coûts de formation en français et en allemand, de formation continue, d’encadrement des nouveaux enseignants, et les projets de développement pédagogiques», précise-t-il.

Et ne se nomme pas «école Rudolf Steiner» qui veut, rappelle Thomas Didden. «Le nom est protégé: il ne peut être utilisé que par les établissements qui ont rejoint le mouvement mondial des écoles de Rudolf Steiner et qui ont passé un processus de certification.» Emile Le Menn confirme: «Ce n’est pas comme Montessori, où, parmi les écoles qui ont cette appellation, certaines sont certifiées et d’autres non.»

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Une pédagogie anti-compétition

A l’heure où les écoles privées promeuvent souvent la performance, la pédagogie Steiner, qui n’a pas bougé depuis cent ans, détonne là encore par son approche: pas de redoublement, l’apprentissage de la lecture ne commence qu’à 7 ans et il n’existe pas de notes avant 15 ans. «L’enfant doit trouver un intérêt pour lui dans l’écriture et la lecture, certains n’ont le déclic que plus tard, à 9 ans», détaille Lucie Gautier. Quant à l’arrivée tardive des notes, remplacées par des appréciations constructives, elle permet de «ne pas catégoriser l’enfant et de pas amener à une perte de confiance en soi qui ne correspond pas à la réalité du potentiel».

Si cet aspect de la pédagogie peut surprendre, d’autres ont pu déranger: le lien avec l’anthroposophie notamment, la doctrine spirituelle créée par Rudolf Steiner. «Les écoles chantent beaucoup de chansons ou récitent des mantras pour remercier la Terre ou Dieu, et de nombreux liens sont faits avec de la pseudo-science», raconte Emile Le Menn. A l’école Steiner de Genève, on insiste sur le fait que l’anthroposophie n’est pas enseignée en tant que telle.

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La pédagogie s’est aussi trouvée au cœur d’une polémique: certaines écoles Steiner ont été pointées du doigt pour des positions dites «anti-vaccinations» après avoir été le foyer d’épidémies de rougeole. «Les parents qui viennent chez nous se posent des questions par rapport au développement de leur enfant, et ils peuvent s’interroger sur la vaccination, défend Thomas Maecher. Certains parents sont pour, d’autre contre, mais nous n’avons pas notre mot à dire et nous ne le faisons pas. Nous ne donnons aucune consigne, mais nous relayons évidemment toutes celles du service santé de la jeunesse.»

Les élèves, eux, ne semblent guère se soucier des éventuelles critiques. Ils continuent de chanter, de jardiner et de forger. Car c’est en forgeant que l’on devient forgeron. Et à l’Ecole Steiner, ce n’est pas seulement une expression.

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