«A ceux qui vivent ce que j'ai vécu, je veux dire, avant tout, qu'il ne faut pas se sentir coupable. C'est une décision difficile de liquider une affaire qu'on a montée. Pour moi, les dernières années ont été si pénibles qu'au moment où tout s'est terminé, j'ai ressenti un soulagement immense. La leçon à tirer, c'est qu'il faut savoir s'arrêter à temps. Je m'en suis très bien sorti parce que j'ai fait du bon boulot jusqu'au bout, et que ça m'a permis de revendre mon restaurant à un très bon prix. Mais si je m'étais entêté, j'aurais vraiment pu tout perdre.»

Un physique de vainqueur dans un costume rayé impeccable. La posture souple et désinvolte, le geste ample, le sourire gracieux, et une chaîne d'argent sous une chemise entre-ouverte. Aisance, solidité, dans une autre existence, Christian* a été footballeur. Cinq ans durant, il a aussi été le propriétaire d'un bar-restaurant à succès. Affable, attentif, direct. Dans sa faillite, Christian a perdu de son aplomb, un peu, de sa superbe, sans doute, et de son enthousiasme, certainement. Reste que le jeune homme a des projets et des idées encore plein les poches, deux enfants à voir grandir, et un nouveau métier dans lequel il s'applique. A 37 ans, il a encore quelques dettes, mais aussi toute une vie à écrire.

• Au début, le succès

«J'ai un peu travaillé comme électronicien, ma formation de base, mais je savais que je n'allais pas faire ça toute ma vie. J'ai essayé d'autres métiers, et puis il y a eu l'idée du restaurant.

A cette époque, j'étais très sûr de moi, et je ne doutais de rien. J'avais un peu de fonds propres, de l'aide de mon entourage, et un dossier en béton que j'ai été présenter à une banque. C'est pourtant leur rôle de prêter à des gens qui ont des idées, mais elles ne le font jamais. On ne peut pas compter sur elles.

J'ai repris un restaurant au centre-ville qui faisait 300000 francs de chiffre d'affaires. Je l'ai payé un peu plus que ce qu'il valait, parce que j'y voyais un vrai potentiel. La première année, j'ai fait un chiffre de 2 millions. Le soir, il y avait une demi-heure de file d'attente devant mon restaurant.

En Suisse, l'administration ne nous fait vraiment aucun cadeau. Il y a tellement de règlements, souvent complètement absurdes. Par exemple, j'avais fait construire un superbe bar, recouvert d'une mosaïque d'éclats de carrelage. Le jour de l'ouverture, le service d'hygiène cantonal est venu faire sa visite. Tout était parfaitement conforme, sauf que selon leur règlement, un bar doit être dur, lisse et lavable. Alors comme mon bar était dur, lavable, mais pas lisse, ils ne voulaient pas m'autoriser à ouvrir. Finalement, ils m'ont laissé, mais tout en précisant qu'ils ne faisaient que «tolérer» ce bar en l'état.»

• Le métier

«Les premières années ont été magnifiques. Mais quand tout va bien et que l'argent rentre, le danger, c'est qu'on ne voit pas où l'on en perd. Au départ, j'employais près d'une quinzaine de personnes pour une centaine de places. En cuisine, j'étais déficitaire, mais à mon avis, c'était un bon investissement. Seulement au niveau de la gestion, je ne faisais pas attention à tout. Par exemple, j'ai un jour découvert que nous avions un stock de condiments, genre Maggi, suffisant pour faire la cuisine pendant dix ans. Juste parce que le cuisinier avait fait un arrangement avec le fournisseur, en échange d'un voyage ou d'un billet d'avion.

Dans la restauration, le plus dur, c'est le personnel. Tous les jours, on sait qu'on se fait voler par nos employés. Moi, j'intégrais ça dans mon budget: 100 francs par jour qui disparaissent des caisses. Il y des astuces classiques: le serveur vous amène un café, vous payez, et il ne déchire pas le ticket. Quand un autre client commande un café, le serveur lui amène le même ticket et l'argent qu'il encaisse peut rester dans sa poche, puisque le café n'est pas enregistré dans la caisse. Ou alors en cuisine... Un jour, j'ai viré un cuisinier, et un fournisseur m'a dit: «Vous avez bien fait. Chaque fois que je lui livrais deux cageots de crevettes, il en gardait un pour chez lui.»

• Les dettes

«Le début de mes problèmes, ça a été l'ouverture du deuxième restaurant. J'avais repéré un local pas loin du premier. J'ai investi quelques centaines de milliers de francs pour tout réaménager. J'ai fait l'erreur de prendre le bail alors que je n'avais pas encore obtenu le permis pour faire les travaux. Dans le quartier, un autre restaurant a fait opposition pendant la mise à l'enquête, par pure jalousie. Il a fallu près de huit mois jusqu'à ce que j'obtienne le permis. Et pendant ce temps, je payais pour rien un loyer de 10000 francs par mois. On a fait les travaux en deux mois, presque jour et nuit, parce que je ne pouvais pas me permettre d'attendre un jour de plus pour ouvrir.

C'est à partir de là que les dettes ont commencé à s'accumuler. Je repoussais les échéances des factures, je recevais de plus en plus de rappels, et je passais mon temps à m'occuper de ça. Dans la restauration, on peut repousser la faillite longtemps, parce qu'il y a toujours des liquidités qui entrent. Le deuxième restaurant n'allait pas bien, mais le premier continuait à très bien tourner. Tout ce que j'y gagnais servait à régler des paiements en retard... J'ai finalement vendu le deuxième restaurant, à perte, huit mois seulement après l'avoir ouvert. Mais les dettes étaient toujours là.

J'ai toujours été un type positif et enthousiaste. Avant, je ne comprenais pas comment on pouvait penser à se suicider. Pendant cette période-là, j'ai compris. J'étais déprimé, je ne voyais plus à quoi ça servait de continuer à vivre de cette manière. J'avais la boule au ventre en allant au restaurant. Il fallait affronter mes employés, que je payais avec du retard... Je n'avais plus envie de voir personne. J'ai fait le vide autour de moi. Souvent, j'ai pensé à tout laisser tomber. Mais si j'avais fait ça, j'aurais vraiment perdu tous mes investissements. Alors j'ai continué malgré tout. C'est l'instinct de survie.»

• L'argent sur le trottoir

«Il y a eu un événement déclencheur, un moment où j'ai compris qu'il fallait que j'arrête. Dans la masse des factures à payer, la priorité, c'est le loyer. Si on ne paie pas, on se fait mettre dehors et on perd tout. Je réglais mon loyer trimestriellement, un total de 22500 francs. Cette fois-là, pour réunir cette somme, j'avais dû vraiment faire le fonds des tiroirs, de mes poches et de celles de mes amis. A quelques heures de la fermeture de la poste, je me suis retrouvé avec toute la somme, en petites coupures, avec des kilos de monnaie. J'ai tout mis dans la poche de mon pantalon, et j'ai couru jusqu'à la poste. En bas d'un escalier, j'ai glissé, et les 22500 francs se sont répandus sur le trottoir... Des billets et des pièces partout, comme dans un film. Il y avait du vent, le sol était humide, et j'étais à quatre pattes dans la rue à ramasser mon argent. Là, j'ai décidé qu'il fallait que ça s'arrête.

A peu près à cette même période, la procédure de mise en faillite a démarré. Aujourd'hui encore, je suis persuadé de n'avoir jamais vu passer la lettre qui me convoquait au tribunal. C'est un acte manqué. J'étais dans un tel état d'esprit qu'inconsciemment, j'ai dû refuser de voir cette lettre, qui était comme une mise à mort.

A ce moment-là, j'avais déjà commencé à chercher un acheteur, alors j'ai pu obtenir du juge qu'il suspende la mise en faillite. Et comme le restaurant marchait encore bien, j'ai pu en tirer un excellent prix. Avec l'argent, j'ai payé la plupart de mes créanciers, et ensuite seulement, la société a été liquidée.

Chercher un repreneur quand on est aux abois, c'est vraiment difficile. Surtout, il faut pouvoir rester discret. Vis-à-vis de ses clients et de ses employés, on est obligé de continuer à faire bonne figure, pour qu'ils ne désertent pas. Sinon le restaurant perd toute sa valeur. J'ai essayé de m'adresser à une société spécialisée dans la revente des petits commerces, mais ils n'ont pas réussi à le remettre au prix que je voulais. Finalement, c'est à travers une connaissance que je vendu mon restaurant.»

• Le recul

«Avec le recul, je peux dire que j'ai vécu des moments de vrai bonheur dans mon affaire. J'ai été fier d'accueillir les gens chez moi, dans mon restaurant. Et je pense encore que mes intuitions, mes concepts, étaient les bons. Et ce que j'ai appris dans les moments durs, je peux m'en servir dans mon métier aujourd'hui.

Notre société accepte encore mal l'échec, c'est une question de culture. C'est mieux qu'au Japon, où il y a un taux de suicide très élevé, mais comparé à l'Afrique ou aux Etats-Unis, où l'échec est très bien toléré, on a encore du chemin à faire.

Je n'ai pas encore complètement fait le deuil de cette période. C'est pour ça que je partage volontiers mon histoire, mais que je préfère, encore, rester anonyme.»

*Prénom d'emprunt