Patron romand, ne vois-tu rien venir? Malgré le flot de prévisions pessimistes qui annoncent depuis des mois une contagion de la crise financière à l'économie réelle, plusieurs PME industrielles romandes témoignent d'une excellente marche des affaires. Souvent meilleure que jamais.

«Si j'en crois ce que je lis, ça devrait baisser, constate Nicola Thibaudeau, directrice de MPS Micro Precision Systems à Bienne. Mais, dans les faits, nous n'avons que des demandes supplémentaires. On ne va pas faire semblant.»

Le décalage entre le discours macroéconomique et la réalité du marché laisse Gérard Strickler «extrêmement sceptique». L'entrepreneur vient de fusionner quatre sociétés actives dans les constructions métalliques pour créer une holding, Swiss Construction Partners, qui réalise un chiffre d'affaires de 70 millions de francs.

«On ne sait pas ce qui va sortir du chapeau, mais de là à parler d'une crise comparable à celle de 1929... Au fond, l'image qu'on se fait de l'économie compte plus que la réalité», poursuit Gérard Strickler. Et la réalité de Swiss Construction Partners, ce sont des commandes assurées jusqu'en juin 2009: «Nous n'avons jamais eu un carnet aussi bien rempli pour l'année suivante.»

Certes, les avis des analystes divergent sur la force du vent contraire à venir pour 2009. Lundi, l'institut KOF de l'EPFZ a revu à la baisse ses prévisions, prédisant une «récession dès l'hiver». Une analyse aussitôt contredite par Credit Suisse, qui table quant à lui sur une croissance certes «inférieure à son potentiel» mais toujours supérieure à 1% pour la sixième année consécutive.

Cet écart entre les discours alarmistes et la réalité du terrain est aussi perceptible jusque dans les rangs de certaines associations professionnelles.

Pessimistes et optimistes s'accordent toutefois pour souligner l'influence néfaste de deux facteurs: la raréfaction des sources de crédit et la baisse de la consommation aux Etats-Unis qui devrait engendrer un recul des exportations.

Dans les faits, une forte dépendance au marché américain n'est pas forcément synonyme de Berezina. MPS, spécialisée dans la fabrication de roulements à billes de précision, y écoule 30% de sa production. «Nos clients américains proviennent surtout du secteur des technologies médicales, qui reste très stable», observe Nicola Thibaudeau.

Pour ce qui est des autres débouchés, l'horlogerie de luxe connaît une croissance ininterrompue. «Nous n'arrivons pas à répondre à la demande, confie la directrice, et nos fournisseurs sont tous surchargés.»

Le secteur de l'automation ne montre pas non plus de signes de fléchissement. Dans l'ensemble, MPS prévoit une progression de 10% de ses ventes en 2009.

L'autre promesse morbide des analystes - un étranglement des entreprises par leurs conditions de crédit - peine à se concrétiser. «Pas de ça chez nous», répondent en chœur les directeurs interrogés. Les trésoreries sont clairement positives et permettent de financer des investissements importants sans avoir recours à l'emprunt.

MPS vient d'inaugurer un nouveau bâtiment qui lui a coûté 21 millions. «Nous avons une hypothèque et un crédit d'exploitation, mais tous deux dépendent de contrats fixes à long terme, explique Nicola Thibaudeau. Pour le reste, nous avons toujours eu recours à l'autofinancement.»

«Nous ne sommes pas concernés», poursuit Pierre-Luc Maillefer, patron de Dentsply Maillefer, qui vient de bâtir une nouvelle usine à Ballaigues. Les 12 millions ont été payés rubis sur l'ongle.

La chocolaterie Camille Bloch avait déjà financé elle-même la construction de sa nouvelle ligne de production à 10 millions de francs il y a deux ans. Daniel Bloch ajoutera 5 millions l'an prochain pour la moderniser. Le petit-fils de Rolf Bloch se félicite aujourd'hui de cette «politique d'indépendance».

La question qui taraude Daniel Bloch n'a rien à voir avec les crédits bancaires, mais bien plutôt avec la gestion de ses réserves de liquidités.

Le chocolatier de Courtelary a failli laisser des plumes dans la crise financière, notamment à travers des produits structurés issus par la banque américaine Lehman Brothers tombée en faillite il y a deux semaines. «Heureusement, la Banque cantonale bernoise a garanti ces placements», respire Daniel Bloch. Logitech avait eu moins de chance. Le vaudois avait perdu 56 millions sur ses réserves de trésorerie, il y a un an, dans des placements pourris vendus par Credit Suisse.

Pour Bernard Sottas, qui dirige une entreprise de construction de charpentes et de façades à Bulle, la crainte d'un tarissement des sources de financement reste «très, très théorique». Ce dernier rappelle que «les banques ont malgré tout besoin de clients», et que les PME industrielles ne sont pas les clients les plus à risques.

Sur le marché de la construction, les promoteurs pourraient se montrer plus sensibles à un coup de froid des banquiers. Même là, Gérard Strickler n'a entendu parler d'aucun report ou annulation de projet.

Même son de cloche pour Bernard Sottas. «Il ne faut pas oublier que les caisses de l'Etat son pleines», ajoute le Bullois. Ce qui représente autant de mandats publics et de «collèges à construire» ces prochaines années.