Quel sort réserve-t-on aux hêtres et autres frênes qui peuplent nos forêts? «Ils partent à l'exportation. C'est presque du bois de feu», s'indigne Yves Christen. Pour l'ancien conseiller national vaudois, le monde du bois vit une révolution et la Suisse ne peut passer à côté. Le projet Aventibois, dont il préside le comité de pilotage, entend rentabiliser les bois feuillus de Suisse occidentale (40% de la production).

«Malgré l'énorme densité de nos forêts, les débouchés sont totalement insuffisants», renchérit Pierre Bonhôte, chef de ce projet conjoint aux cantons de Vaud, Fribourg, Neuchâtel, Jura et Berne.

Pour y remédier, l'idée est de créer un lignopôle à Avenches (VD) - idéalement centré et proche des infrastructures de transport. Ce centre de compétences reposerait sur une grande scierie industrielle, qui traiterait uniquement les bois feuillus. Ensuite, les promoteurs espèrent que des entreprises de deuxième transformation (fabricants de parquets, de meubles, de panneaux agglomérés, d'ossature bois, etc.) viennent s'implanter sur le site, prévu juste derrière la gare.

Mais le projet est gourmand en terrains, puisque 18 hectares sont nécessaires à sa réalisation. Et c'est là que le bât blesse. Ou plutôt autour du prix de ces terrains, en partie propriété de la municipalité. Si le syndic Jean-François Mathier se montre favorable à ce pôle de développement économique, il explique que «certains élus émettent des réticences, arguant qu'Aventibois nécessite trop de surface pour un nombre limité d'emplois au final». Soit une centaine pour la scierie et entre 100 et 300 pour les autres entreprises à terme, si le pôle se développe harmonieusement, estime Yves Christen.

Derrière ces réserves, la vraie discorde réside donc dans le prix des terrains. «C'est le sujet qui fâche», admet Pierre Bonhôte. Car le mètre carré est proposé à 50 francs pour le lignopôle, alors qu'un illustre voisin, le fabricant de capsules à café Nespresso, a déboursé près de quatre fois plus pour la construction de sa nouvelle usine. «De quoi réveiller les appétits des élus!», glisse un observateur.

Investissement de 50 millions de francs

Pour Yves Christen, le prix ne constituera pas un obstacle. «Car nous avons un très fort appui du canton et que nous pouvons négocier, par exemple avec des droits de superficie.» Pour acquérir les terrains, la société Aventibois Foncière SA a d'ailleurs été créée fin mars.

Mais le comité de pilotage n'a plus que quelques mois pour convaincre les autorités locales. «Notre premier défi, c'est de trouver un scieur qui soit capable de traiter 150000, voire 200000 mètres cubes par an avant novembre, car les terrains sont réservés jusqu'à cette date», explique Pierre Bonhôte.

Début mai, une délégation emmenée par le président a visité des grosses scieries industrielles en Allemagne, comme Pollmeier. «Ces entreprises ont manifesté un intérêt à investir en Suisse, du fait qu'elles manquent de matière première et que les coûts de transports sont trop élevés», détaille le chef de projet au sein du bureau Planair, bureau d'ingénieurs de La Sagne (NE) mandaté pour la conduite d'Aventibois. Mais l'investissement, soit quelque 50 millions de francs pour la construction, n'est pas négligeable.

«Après ce voyage en Allemagne, notre confiance est redoublée, poursuit Pierre Bonhôte. Et l'engagement d'un scieur devrait permettre de balayer toutes les réticences.» Ensuite, la collaboration avec le Dews (Development Economic Western Switzerland) devrait déboucher sur l'implantation d'entreprises fabricant des produits finis. Pour Jean-Frédéric Berthoud, directeur du développement économique vaudois, une fois que le scieur aura été trouvé, il ne fait aucun doute que des sociétés, mêmes multinationales, manifesteront leur intérêt.

De gros volumes sont nécessaires

L'entreprise suisse Prodeo (lire ci-dessous) a d'ailleurs déjà pris les devants en s'installant à proximité du site. Son directeur, Lionel Rigoni, espère que le projet Aventibois va aboutir, mais émet une réserve: «Il va probablement se faire, mais peut-être pas dans les dimensions prévues.»

Revoir la copie? Le comité de pilotage, qui dispose d'un budget de 720000 francs via un crédit Regio Plus, ne le souhaite pas. «Pour rentabiliser la scierie, il faut de gros volumes dès le départ, analyse Pierre Bonhôte. Ensuite, il faudra aussi songer à valoriser les sous-produits (copeaux, écorces, etc.).» Si le double défi est relevé - le scieur trouvé et la commune partie prenante -, alors les travaux pourraient démarrer l'année prochaine. «Ce serait un pas de plus qui permettrait à la Broye de décoller économiquement», conclut Jean-Frédéric Berthoud.