Les économistes ont, depuis des décennies, coutume de se pencher sur les conséquences de l’immigration sur le marché du travail et sur les assurances sociales. Récemment, le débat s’est toutefois porté progressivement vers le besoin, ou non, d’intégration culturelle des migrants. Un thème politiquement chaud.

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Les économistes reconnaissent depuis des années l’importance de l’identité en tant que facteur comportemental, à commencer par le Prix Nobel d’économie en 2001 George Akerlof. Mais l’institut allemand CESifo se penche ici sur un facteur particulier de l’identité, l’identité nationale, comme «source d’utilité intrinsèque pour l’individu».

Un travail de recherche du Center for Economic Studies de Munich (CESifo) évalue pour la première fois les raisons qui amènent un pays à privilégier une politique d’intégration plutôt qu’une autre. Les auteurs, Peter Grajzl, Jonathan Eastwood et Valentina Dimitrova-Grajzl, choisissent de placer la longévité de l’identité nationale au cœur du sujet. A leur avis, plus l’identité nationale est forte et ancienne, moins les citoyens craignent pour leur culture et plus ils acceptent que les nouveaux venus préservent leurs valeurs dans leur nouveau pays.

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Les économistes s’appuient sur une abondante littérature sur l’Etat-nation. Mais comment peut-on mesurer l’identité nationale? Et les chiffres confirment-ils les hypothèses des économistes?

Il existe en effet un indice de longévité de l’identité nationale. Nouveau, puisqu’il date de 2016, il a été élaboré par les mêmes économistes que l’étude citée plus haut («The longevity of national identity and national pride: Evidence from wider Europe»; Research & Politics, 2016). L’indice est calculé pour 48 pays, y compris la Suisse, sur la base d’opinions d’experts de chaque pays.

Longévité de l’identité: Portugal en tête

En l’occurrence, les auteurs ont demandé à 130 experts leur avis sur la durée de l’identité nationale de leur pays. Deux questions leur sont posées, la première sur le tiers de siècle au cours duquel la majorité de la population a adopté une identité nationale (la valeur est alors escomptée à un taux de 5%). L’indice définit l’identité nationale comme «un phénomène culturel partagé à travers les réseaux sociaux durant une longue période». La deuxième question se penche sur le degré de confiance de l’expert sur son propre jugement.

L’indice de longévité le plus élevé est celui du Portugal (1), le plus modeste celui de la Bosnie (0,08). La Suisse se place au milieu (0,47), au même niveau que la Finlande, et à peine en dessous de la France, de l’Italie et de la Roumanie (0,48). On notera que la longévité est relativement basse en Russie (0,29) et très forte en Grande-Bretagne (0,83) et en Espagne (0,59). Les auteurs concluent qu’il ne s’agit «sans doute pas de la mesure définitive de l’identité nationale» et que des améliorations sont à réaliser, par exemple en augmentant le nombre d’experts (ici 3,17 en moyenne par pays). Il s’agit de toute manière du seul indice sur le sujet.

Une identité nationale récente privilégie l’assimilation

Mais le but de l’exercice est atteint. Les auteurs montrent, de façon empirique, que «la fierté de l’individu pour sa nation reflète des racines sociales profondes qui reposent sur une histoire particulière et la diffusion d’une identité nationale commune». Pour les indigènes d’un pays où la longévité de l’identité nationale est élevée, le coût d’un changement de coutumes et de traditions est particulièrement élevé. La présence soudaine de valeurs alternatives n’a guère de chances de remplacer les valeurs originales.

Les économistes de CESifo portent également leur regard sur les préférences des individus eux-mêmes afin d’en déduire leur opinion sur l’intégration. Si le patriotisme est fort et l’identité nationale récente, cela se traduira par une préférence pour l’assimilation afin de ne pas menacer une identité nationale encore fragile, selon les auteurs.

Le rôle majeur de la culture

La mesure des préférences sur l’intégration s’appuie sur le dernier «European Values Survey», un sondage auprès de 31 169 citoyens de 41 pays, dont la Suisse. Les résultats confirment les hypothèses du travail de recherche. La longévité de l’identité nationale est inversement proportionnelle aux préférences pour l’assimilation des immigrés. La culture joue donc un rôle majeur dans le développement institutionnel et économique.

Les sentiments patriotiques, le fait d’être un homme et un niveau de formation primaire conduisent l’individu à privilégier l’assimilation de l’immigré dans les pays dont la longévité de l’identité nationale est relativement brève. Le fait d’être un fils d’immigré privilégie, à l’inverse, le maintien de la culture de l’immigré dans son nouveau pays.