Analyse

Les réfugiés risquent fort d’être un fardeau

Les travaux d’économistes sur l’apport des réfugiés à un pays ne sont pas très nombreux. Quels sont leurs enseignements? Et quelle politique en déduire?

Les réfugiés sont considérés comme un «fardeau» par Sarah Leah Whitson, directrice de l’ONG Human Rights Watch pour le Moyen-Orient et l’Afrique et par le travailliste David Miliband, ex-secrétaire d’Etat britannique aux affaires étrangères, selon le Washington Post. Tous deux plaident pour les accueillir pour des raisons morales et politiques. Mais ils occasionneraient davantage de coûts économiques que de gains. Giovanni Peri, professeur à l’Université de Californie, rejette ce raisonnement. Avec Mette Foged de l’Université de Copenhague, l’économiste américain démontre l’effet positif du flux de réfugiés peu qualifiés au Danemark de 1995 à 2008. Les salaires danois des régions qui ont accueilli les réfugiés, principalement bosniaques, augmentent plus vite que ceux des autres régions. Les migrants se sont spécialisés sur des métiers à bas salaires, alors que les Danois profitent d’emplois qui supposent davantage de savoir-faire. Tout le monde y gagne. La spécialisation accroît la productivité et les salaires. L’économie n’est donc pas un jeu à somme nulle, comme ne cessent de le répéter les milieux de gauche.

«C’est un investissement hautement profitable», confirme, également dans le Washington Post, Michael Clemens, chercheur auprès du Center for Global Development, un laboratoire d’idées de Washington. Les salariés peu qualifiés du pays hôte craignent pour leur emploi. Mais à long terme, leurs salaires ont tendance à augmenter. L’auteur pense qu’à la différence d’autres immigrés, les réfugiés n’attendent pas un emploi spécifique avant de l’accepter. Ce sont aussi plus souvent des créateurs d’entreprises. D’ailleurs les pionniers de l’économie sont souvent d’ex-réfugiés. Aux Etats-Unis, on citera l’exemple de Sergey Brin (Google), Andrew Grove (Intel) ou Jerry Yang (Yahoo!). Une liste impressionnante! L’iPhone existerait-il sans l’apport de ces entrepreneurs? La Suisse doit aussi beaucoup à des réfugiés, d’Antoine Norbert de Patek, qui fuit la Pologne pour créer Patek Philippe en 1839, à Henri Nestlé, qui s’exila d’Allemagne en 1843.

La demande domestique s’accroît aussi, ainsi que le PIB, en réponse au besoin accru en termes d’infrastructures, d’alimentation, de services.

Ces résultats ne surprennent guère. Les pays les plus ouverts sont les gagnants de la globalisation et les plus prospères, à commencer par la Suisse et la région de Londres. Boris Johnson, maire de cette dernière, fait valoir, dans une chronique au Daily Telegraph, que la capitale anglaise, la plus dynamique de l’Union européenne (UE), comprend 40% de résidents nés à l’étranger et que sa population s’est accrue de 122 000 habitants en un an. Ne dénigrons pas trop vite les Anglais!

L’impact des réfugiés dépend avant tout de la manière dont ils sont intégrés, analyse Ana Swanson, éditorialiste au Washington Post. Plus le processus est long et compliqué, les restrictions nombreuses, et plus les coûts des réfugiés augmentent pour le pays d’accueil, selon Erik Jones, professeur à Johns Hopkins University. Plusieurs pays placent les réfugiés en détention ou leur interdisent de travailler sous peine de perdre leurs droits. C’est évidemment l’inverse qu’il faudrait recommander.

La Suisse prendra-t-elle la voie recommandée par les économistes? Rien n’est moins sûr. C’est pourtant l’entrée rapide sur le marché du travail qui déterminera ou non s’il faut parler de fardeau ou non. La bureaucratie croissante et les tergiversations politiques constituent un risque économique et politique. Il est d’autant plus aigu que le nombre de réfugiés est élevé et que l’immigration économique augmente de façon structurelle. En effet, plus les pays émergents sont prospères et plus leur taux d’émigration augmente, fait valoir une récente étude du Center for Global Development. Leurs résidents ont de plus en plus les moyens de financer leur départ sous d’autres cieux en quête d’horizons économiques plus cléments. D’après l’étude, l’émigration cesse de croître lorsque leur niveau de vie atteint celui de pays tels que l’Albanie.

La réponse politique nous fait craindre que le réfugié soit malgré tout un fardeau économique. La ligne politique devrait être clairement définie et la mise en œuvre rapide. Nous n’en prenons pas le chemin. Et l’UE n’arrange rien en imposant des quotas de façon antidémocratique. Chaque individu devrait disposer du droit de quitter son pays, mais il ne peut exiger d’être accueilli par la région de son choix. La solidarité est un choix et non une obligation.

Les craintes sont d’autant plus justifiées que la cause du drame, la guerre au Proche-Orient, est gérée à l’envers du bon sens par les grandes puissances, comme l’explique le Français d’Alep et président de l’Institut de la liberté Charles Gave. Commençons par identifier l’ennemi, «qui n’est pas la religion musulmane mais le wahhabisme», dit-il, et tirons-en les conclusions qui s’imposent.

Les migrations devraient aussi permettre de revoir la politique d’aide au développement. Celle-ci ne fonctionne pas, crée de fausses incitations et incite à la corruption, comme l’a très bien montré Dembisa Moyo dans Dead Aid. Pour réduire la pauvreté, il faut supprimer l’aide, conclut-elle. La politique d’aide a été créée pour un monde qui n’existe plus, selon Michael Clemens. Aujourd’hui, les migrants envoient quatre fois plus d’argent dans leur pays d’origine (500 milliards de dollars) que l’ensemble de l’aide internationale.

Le défi de l’accueil rapide des réfugiés est naturellement compliqué par les craintes d’identité des résidents. Elles sont exprimées par le vote du 9 février autant que par des livres à succès. Pensons à Soumission de Michel Houellebecq ou au nouveau livre événement qu’est 2084 de Boualem Sansal. Cette satire de l’instrumentalisation de l’islam renvoie au 1984 de George Orwell.

En Suisse, l’immigration était plus importante en 1910 qu’aujourd’hui, mais les migrants d’alors appartenaient à la civilisation judéo-chrétienne, écrit Claude Ruey dans Que veut dire être libéral aujourd’hui? (NZZ Libro). Le problème est «celui de la vitesse de l’immigration et du rythme de son intégration», ajoute Tibère Adler, directeur romand d’Avenir Suisse. Comment réagir vite et bien dans un comportement de coopération volontaire à un événement qui prend chaque jour davantage d’ampleur? Et comment espérer que les réfugiés aient rapidement un emploi? Malheureusement, «plus une société est mélangée, moins elle a de références communes et plus elle a besoin de règles et de lois pour imposer les valeurs qu’elle n’a plus», écrit Suzette Sandoz, professeure honoraire à l’Université de Lausanne, dans l’ouvrage cité plus haut. Un formidable défi!

Plus le processus est long et compliqué, les restrictions nombreuses, et plus les coûts des réfugiés augmentent