Technologie

Edouard Bugnion: «Face à la Silicon Valley, la Suisse a une carte à jouer»

Edouard Bugnion, professeur à l’EPFL et entrepreneur à succès, est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des centres de données. Il livre sa vision sur l’évolution de l’informatique et la place de la Suisse et de ses start-up dans l’écosystème mondial

L’homme est discret. Quasi inconnu du grand public. Et pourtant, les applications que nous téléchargeons sur nos smartphones, les services de messagerie que nous utilisons, les sites web auxquels nous accédons, nous les devons en partie à lui. Edouard Bugnion est l’un des meilleurs spécialistes mondiaux des centres de données, ces gigantesques halles où fonctionnent 24h/24 des dizaines de milliers de serveurs informatiques. Ce Vaudois d’origine, qui a grandi à Neuchâtel et à Genève, aujourd’hui professeur au Laboratoire des systèmes de centres de calcul à l’EPFL, a passé dix-huit ans au cœur de la Silicon Valley. Il a fondé, avec quatre associés, la start-up VMware, spécialisée dans la virtualisation. La start-up est devenue une multinationale, dont l’actionnaire majoritaire est EMC. Edouard Bugnion a aussi fondé Nuova Systems, racheté plus tard par le géant des réseaux Cisco. Celui qui est aussi administrateur de Logitech pose un regard très éclairé sur les bouleversements numériques actuels.

La société que vous avez fondée, VMware, se trouve aujourd’hui au cœur d’une méga-fusion, liée au rachat en cours d’EMC par Dell. Quel regard portez-vous sur elle?

Je regarde cela avec une certaine distance, car cela appartient au passé pour moi. La société a eu un impact énorme sur l’industrie informatique en introduisant le concept de virtualisation. C’est une technologie invisible, mais fondamentale. En faisant fonctionner plusieurs systèmes d’exploitation simultanément sur des serveurs, l’industrie a pu obtenir des économies d’échelles phénoménales et a pu donner naissance au «cloud computing», qui, à son tour, est en train de tout changer.

Dans quel sens?

Le cloud est l’innovation la plus importante de ces dix dernières années pour l’informatique. C’est même une révolution industrielle: vous ne déployez plus des programmes ou des services au sein de votre entreprise, mais vous le faites dans des centres capables de servir des millions d’individus. Cela offre des synergies colossales. Pour les entreprises, c’est fondamental: peu importe où se trouvent leurs employés et sur quelle machine ils travaillent, puisque l’essentiel des services est accessible en ligne. Pour les consommateurs, le cloud met à disposition une variété de services illimités. Ce qui paraissait impossible il y a quelques années l’est désormais grâce aux gigantesques capacités de calcul disponibles. La reconnaissance d’images, le contrôle de smartphones par la voix, sont des applications disponibles dans votre smartphone, et rendues possibles via ces centres de calcul.

Comment vont évoluer ces immenses centres de données?

Ils vont clairement se multiplier, car les nouvelles applications et services sont toujours plus gourmands en capacités de calcul. Ces centres vont se rapprocher des endroits les plus peuplés, mais l’unité de taille est le continent. Peu importe le pays où se trouvent les serveurs, il suffit de l’implanter sur le bon continent, car la fibre optique permet des débits ultrarapides qui abolissent les distances.

Peu d’acteurs sont capables d’offrir des services cloud à l’entier de la planète. Il y a Google, Amazon, Microsoft…

C’est vrai, et c’est comparable au marché automobile. Peu de sociétés ont les capacités d’atteindre une masse critique pour offrir des technologies au monde entier. Mais ces sociétés proposent des services ouverts: n’importe qui peut, via leurs services cloud, lancer de nouveaux services en ligne et créer des sociétés innovantes. Ce point est fondamental.

Ces prestataires sont tous américains. Est-ce regrettable?

Ce n’est pas idéal. Mais les utilisateurs font le choix de faire appel à leurs services gratuits, de manière libre. Le plus important, c’est que ces géants du cloud proposent des services extrêmement compétitifs. Et c’est toujours le cas. Je trouve par ailleurs étonnant qu’un acteur européen important du cloud n’émerge pas. Il y a certes le français OVH, très discret et à la pointe de la technologie, mais c’est presque tout.

Le fait que seule une poignée de géants informatiques stocke l’essentiel de l’information mondiale n’est donc pas un problème?

Attention, ces géants ont d’abord des profils très différents: Google gagne de l’argent via la publicité, Apple en vendant des produits, Microsoft s’adresse surtout aux entreprises et Amazon loue des capacités de calcul à des tiers. Il faut s’en rendre compte et accepter qu’il y ait des monopoles de fait dans certains secteurs. Il y a un, voire deux acteurs dominants sur le marché de la recherche en ligne («search»), moins de cinq sur celui des réseaux sociaux. Certains services sont fournis à l’échelle mondiale par moins de cinq acteurs, c’est un fait et c’est atypique dans l’histoire de l’informatique, voire de l’économie. Mais aucun d’eux ne se repose sur ses lauriers, ils innovent sans cesse. Et si cela ne devait plus être le cas, des concurrents émergeraient, j’en suis certain. Le marché évolue continuellement. Si les grandes sociétés s’attaquent à des problèmes mondiaux, il reste des niches locales, parfois importantes, pour de nouveaux acteurs, dont des Suisses. Je suis très optimiste, car nous avons une réputation justifiée d’excellence dans, par exemple, le domaine de la sauvegarde et de la pérennité des données, et plus globalement via la qualité des services.

Quel regard portez-vous sur la généralisation du chiffrement par les nouveaux géants des communications électroniques?

Je pense que c’est l’évolution normale des choses. Les entreprises de communication ne veulent plus avoir accès au contenu des messages qui sont cryptés – ce qui est bien pour les usagers – et du coup ne prennent aucune responsabilité à ce sujet. Du point de vue des autorités, je pense que les polices ont compris que les métadonnées sont au moins aussi importantes que les données, soit les messages en eux-mêmes. Ce qui compte surtout dans les enquêtes, c’est de savoir qui a écrit à qui, quand et depuis quel endroit. Et cela, chiffrement ou pas, la police peut le savoir. Sans parler de la géolocalisation des téléphones, qui demeure possible et extrêmement importante.

Quelles nouvelles technologies pourraient émerger prochainement?

C’est une question très difficile. Qui aurait pu prédire, il y a dix ans, l’explosion des réseaux sociaux? Nous sommes au tout début de l’Internet des objets et de la domotique. La réalité virtuelle et la réalité augmentée en sont aussi à leur tout début. La voiture autonome devient réalité en voulant résoudre un problème de fond, la réduction du nombre de décès sur les routes et son évolution est extraordinairement rapide. Le plus important, c’est cette convergence entre le monde réel et le monde numérique.

Avez-vous des exemples?

La médecine personnalisée combine la biologie à l’informatique. Nous allons pouvoir changer la façon dont on identifie et traite les maladies, notamment via le séquençage génétique. Le génome renfermerait des informations essentielles pour expliquer un nombre important de pathologies. Sa compréhension, via l’utilisation de capacités de calcul gigantesques disponibles via les centres de calcul, sera capitale. Avec ces centres et ces millions de serveurs capables de fonctionner de manière efficace, nous entrons dans une autre dimension. Face à la Silicon Valley, la Suisse a une carte à jouer.

Même sans véritable industrie informatique?

D’abord, il y a des exemples de réussites suisses dans ce domaine. Je pense évidemment à Logitech, dont je suis depuis peu administrateur. Ensuite, la Suisse pourra surtout jouer une carte par la force de son industrie pharmaceutique, des sciences de la vie et des microtechnologies.

Plusieurs start-up suisses viennent de se faire racheter par des groupes américains et voient du coup leur substance aspirée à l’étranger, notamment aux Etats-Unis. Cela vous inquiète-t-il?

Non. Je pense que nous pouvons être fiers lorsque l’on voit des start-up de l’EPFL se faire acquérir par des entreprises étrangères de premier rang. Bien sûr, il est aussi souhaitable que certaines sociétés suisses croissent, ici, par elles-mêmes. Mais plus globalement, je suis résolument optimiste par rapport à la situation actuelle. L’informatique se distribue extrêmement bien, il peut y avoir, pour une société, un centre de décision et plusieurs centres de développement situés dans d’autres pays.

Vous estimez donc que la Suisse a toujours des atouts.

Absolument. Je suis de retour depuis quatre ans en Suisse et je suis impressionné par le dynamisme de l’EPFL, tant au niveau de la recherche que de l’entrepreneuriat. Certains de mes étudiants veulent créer leur entreprise, d’autres veulent travailler pour des grands noms du secteur, tel Google, à Zurich, qui est extrêmement attractif. Et l’EPFL est clairement à la pointe et continue à innover, notamment via la création, en 2017, d’un master en data science.

Comment jugez-vous la situation de l’entrepreneuriat en Suisse en comparaison avec ce qui se passe dans la Silicon Valley?

J’ai été très frappé, en revenant en Suisse en 2012, par l’internationalisation du pays. Les entrepreneurs sont là, ils veulent prendre des risques, comme aux Etats-Unis. Mais il leur manque des investisseurs compétents, prêts à suivre des sociétés dont ils comprennent les modèles. Aux Etats-Unis, les investisseurs se livrent une concurrence féroce pour financer les sociétés les plus prometteuses. J’ajoute que, dans la Silicon Valley, les investisseurs n’ont aucun problème pour travailler avec des start-up dont les centres technologiques et de développement se trouvent à l’étranger. Pourvu qu’ils aient des interactions régulières avec la direction de la société qui doit, elle, se trouver à proximité. On le sait peu, mais la plupart des entreprises financées par des investisseurs américains ont la majorité de leurs employés à l’étranger, parfois dans des pays improbables. Israël est, par exemple, très fort pour créer des têtes de pont en Californie tout en conservant ses ingénieurs dans le pays.

L’on compte des dizaines de «licornes», ces entreprises privées valorisées plus d’un milliard de dollars, aux Etats-Unis. Qu’en pensez-vous?

Je ne suis pas un financier. Mais j’observe qu’aux Etats-Unis, il devient de plus en plus difficile pour une société d’entrer en bourse. En parallèle, un montant toujours plus élevé de capitaux recherche des investissements, ce qui explique en partie la multiplication de ces «licornes».

Est-ce aussi le signe que l’innovation demeure importante dans la Silicon Valley?

Bien sûr. On parle beaucoup, à raison, de ces entreprises technologiques qui rentrent dans des marchés stables et attaquent des sociétés bien établies. Il y a l’exemple d’Uber. Je pense que l’industrie de la finance a tout intérêt à se préparer à l’arrivée très rapide de nouveaux concurrents. A l’image de ce qui se passe pour Uber, les législations nationales vont devoir s’adapter à l’apparition de nouveaux acteurs.

Seriez-vous intéressé à redevenir entrepreneur? 

Non, je suis heureux dans mon rôle de professeur. Je continue à fréquenter de près les entreprises actives sur le marché des centres de données grâce aux conférences auxquelles je participe souvent, notamment aux Etats-Unis. J’ai beaucoup de plaisir à accompagner mes étudiants dans le cadre de leurs travaux de recherche et leur insuffler ma passion pour l’entrepreneuriat. L’informatique n’a que 60 ans d’histoire, il reste tellement de choses à découvrir et à développer!


Le questionnaire 
de Proust d’Edouard Bugnion

Quel est votre fond d’écran?

Ma famille, en vacances.

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?

Avoir pris plus de temps à chaque étape.

Quoi pour incarner l’intelligence?

Richard Feynman (Prix Nobel de Physique). Il savait populariser la science sans se prendre au sérieux.

La plus vieille chose que vous possédez?

Une montre-gousset, héritée de mon grand-père.

Votre plus mauvaise habitude?

Ne jamais arriver à déconnecter d’Internet.

Le dernier livre que vous avez lu?

Ueli Steck, 8000 +. Passionnant, moi qui ne fait pas de (vraie) montagne.

Dans votre sac/serviette, il y a toujours…?

Mon laptop, évidement.

Une des raisons qui vous fait aimer la Suisse?

Les Suisses… lorsqu’ils font preuve d’ouverture.

L’application la plus précieuse de votre iPhone?

CFF et Météosuisse – deux excellentes applications de service public.

Combien d’amis avez-vous sur Facebook?

Zero. Je n’ai pas de compte Facebook.

Votre pire cauchemar?

Le retour de l’obscurantisme.


Bio express d’Edouard Bugnion

1970: Naissance. Ecoles à Neuchâtel et Maturité à Genève.

1988: Début des études d’informatique à l’ETH de Zurich.

1994: Départ pour les Etats-Unis, à l’université de Stanford, en Californie.

1998: Création de VMware, à Palo Alto, Californie.

2005: Création de Nuova Systems, racheté par Cisco en 2008.

2012: Retour en Suisse, à l’EPFL.

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