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Les effets inconnus de la libération offerte par le RBI

Le RBI part de bonnes intentions, mais le mode de redistribution prévu ne pourrait guère être financé. Le concept est difficile à réconcilier avec une notion courante d’équité, jugent deux économistes

Avec un revenu de base inconditionnel (RBI), les initiants veulent libérer les Suisses d’un travail rémunéré. Compte tenu des contingences matérielles, l’appel à une libération n’étonne pas vraiment. La croissance économique et la prospérité actuelle semblent même suggérer que la réalisation de ces vœux n’est pas impossible.

L’initiateur Daniel Straub explique son soutien de la façon suivante: «Nous avons obtenu un degré de productivité considérable, mais nous ne sommes pas en mesure de convertir ce succès en qualité de vie.» D’après les initiants, un très grand nombre de personnes «libérées» effectueront des travaux d’intérêt général. Néanmoins le concept du RBI ne pourrait guère être financé et il ne serait pas vraiment équitable.

Problèmes de financement

La proposition des initiants conduit à d’importants problèmes de financement. Comme le RBI est censé assurer une vie normale aux citoyens, les 2500 francs par mois que recevrait une personne adulte donnent l’impression d’être un montant raisonnable. Pour l’ensemble de la population, le concept coûte quelque 200 milliards de francs par année. Le RBI remplace une grande partie des dépenses sociales, mais les rues, les écoles, les administrations, etc. devraient être payées en plus de ce montant. Il faudrait donc ajouter 140 milliards de francs. Il en résulte donc un montant total de dépenses publiques de quelque 340 milliards de francs. Ce chiffre doit être mis en relation: la substance fiscale en tant que revenu national net disponible atteint 505 milliards de francs. Il en résulte ainsi un taux de prélèvement nécessaire de presque 70%. Ce taux serait imposé, par exemple, sur les salaires, ou en combinaison avec une TVA élevée. Les problèmes liés à de tels taux ne doivent pas être sous-estimés: à ce niveau, des gens de toutes les classes sociales essaieraient d’éviter l’impôt. Des emplois bien rémunérés ne seraient plus transférés de l’étranger en Suisse, mais au contraire de la Suisse vers l’étranger.

Les initiants atteindront en effet l’un de leurs objectifs: comme l’État distribue un revenu considérable, mais confisque plus des deux tiers des salaires, beaucoup d’individus se tourneraient vers des activités sans rémunération. Leur objectif serait alors de diminuer le revenu imposable. Ce comportement augmenterait encore les taux d’imposition nécessaires. Un cercle vicieux se mettrait en route: impôts encore plus élevés, évasion fiscale accrue… Le système risque de s’effondrer. Malheureusement, un tel scénario risque de se produire sans que l’on sache si les activités volontaires choisies par les gens «libérés» contribuent à la société d’une manière non-financière.

Habitudes et prospérité relative

Comment est-il possible que nous n’arrivions pas à financer un RBI raisonnable malgré une productivité élevée? L’explication est liée en partie au fait que ce que nous qualifions de «raisonnable» s’accroît parallèlement à la prospérité générale. Indépendamment de l’augmentation de la productivité, une personne a besoin de plus de la moitié du revenu net moyen pour boucler un mois! Trois raisons expliquent pourquoi une vie agréable est aussi coûteuse: premièrement, nos exigences augmentent presque par habitude. Deuxièmement, le bien-être social dépend davantage du rapport entre notre consommation et celle des autres citoyens que du niveau absolu. Des salaires élevés facilitent la satisfaction des besoins matériels, mais comme nous devons maintenant voler en Espagne et acheter le plus récent iPhone pour rester à la mode, le financement de notre style de vie reste coûteux. Troisièmement, nous consommons aussi des services, dont les coûts augmentent autant que les salaires moyens – coiffeur, restaurant…

Le financement d’une vie «raisonnable» par le biais d’un RBI continuera d’absorber une partie importante du PIB. En conséquence, les interventions nécessaires de l’Etat et ses effets économiques resteront significatifs.

Une question de justice

Est-ce que le RBI est juste? Un besoin de redistribution des riches aux pauvres n’est guère contesté: un pauvre profite plus d’un franc supplémentaire qu’un riche. De plus, les revenus dépendent aussi de facteurs externes, si bien qu’une certaine compensation est envisageable au nom de l’équité. D’autant plus qu’elle peut contribuer à la cohésion sociale.

Ces justifications disparaissent largement avec le RBI. Celui qui renonce volontairement au travail ne rencontre probablement pas de difficultés matérielles. Le soutien de tels individus affaiblit l’esprit de solidarité. La subvention de personnes qui ne sont pas dans le besoin en Suisse suscite des interrogations alors que des millions de gens vivent, dans d’autres pays, dans une extrême pauvreté. Ce n’est pas un hasard si le philosophe John Rawls, connu pour ses travaux de recherche sur le soutien des plus démunis, peu importe le coût engendré par une telle politique par le reste de la société, s’est prononcé contre un RBI.

Charmant de prime abord, un RBI tel qu’il est conçu par ses initiants aura donc des répercussions économiques majeures et des implications éthiques très douteuses.


Florian Habermacher est adjoint de l’Institut Suisse d’Economie Internationale et de Recherches en Economie Appliquée (SIAW), université de Saint-Gall.

Prof. em. Dr. Dr. h.c. Gebhard Kirchgässner, est directeur émérite du SIAW.


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