La Suisse a gagné deux places au classement de la compétitivité des pays publié jeudi par l’IMD. Elle occupe désormais le 3e rang, derrière Hongkong et les Etats-Unis. Le même jour, Berne a annoncé une croissance du premier trimestre supérieure aux prévisions.

Pourtant, l’annonce du départ de Merck Serono, la force du franc ou encore la pression sur le secteur bancaire inquiètent les milieux économiques. Le Conseil national organisera mi-juin un débat urgent sur l’impact de la crise de l’euro sur la Suisse. Entretien avec Johann ­Schneider-Ammann, le chef du Département fédéral de l’économie.

Le Temps: Thomas Jordan, le président de la Banque nationale suisse, est en train d’étudier d’autres mesures que le taux plancher pour lutter contre les achats de francs. Le confirmez-vous?

Johann Schneider-Ammann: Ce que je peux confirmer, c’est que le taux de 1,20 franc pour un euro est convenable, qu’il permet à l’économie suisse de tenir la route. Pour le reste, je vous invite à lui poser la question…

– L’instauration de taux d’intérêt négatifs pour les détenteurs étrangers de francs semble être une piste sérieuse. Y seriez-vous favorable?

– La Suisse y a eu recours dans les années 70. Avec un succès mitigé à l’époque. Et les effets seraient encore plus faibles aujourd’hui. Les flux financiers que nous pourrions contrôler avec cet instrument ne seraient pas très importants. Mais j’attends une analyse approfondie de la BNS pour pouvoir juger définitivement.

– Comment la Suisse peut-elle contribuer au redressement d’une Europe en crise? Investir dans les infrastructures européennes, ou, le cas échéant, acheter des euro-obligations?

– Je ne me prononce pas sur la question controversée des euro-obligations. La meilleure contribution que la Suisse puisse apporter est de démontrer qu’elle est un partenaire commercial fiable. Je rappelle que les entreprises suisses emploient 1,2 million de personnes au sein de l’UE.

– Combien de temps la Suisse va-t-elle résister à la crise européenne?

– Tout le monde est conscient des grands risques que fait peser cette crise sur la Suisse. Les Etats membres doivent trouver le bon équilibre entre austérité et croissance. Nous sommes très attentifs, nous envisageons différents scénarios et menons des discussions préventives. Mais, pour l’instant, l’économie suisse reste en bonne forme et le chômage très bas. Il n’est pas encore temps de passer à l’acte.

– Mais le franc fort est déjà un vrai problème…

– Ce qu’il faut éviter à tout prix, c’est une désindustrialisation. Et le risque existe réellement: la Suisse est devenue chère, mais le pays reste attractif et il n’est pas question de mener une politique industrielle à la française. Nous présenterons bientôt un nouveau programme de politique de croissance pour les années 2012-2015. Celui-ci vise notamment à encourager la liberté entrepreneuriale et à promouvoir le système dual d’apprentissage.

– Novartis a accepté de maintenir son site de Prangins parce que les autorités lui ont accordé des facilités fiscales. Mais on l’a vu dans le cas de Vale, à Saint-Prex, ce type d’incitation a ses limites. De quels autres outils concrets la Confédération dispose-t-elle pour attirer ou retenir les entreprises?

– Outre sa fiscalité, sa très bonne qualité de vie et un accès facile à de nombreuses écoles de haut niveau, la Suisse a un marché du travail libéralisé. Les ressources humaines à disposition y sont utilisées de façon optimale. Il n’y a pas, ou peu, de disparités entre offres et demandes d’emploi.

– Cette flexibilité, et plus particulièrement la simplicité des procédures de licenciement, n’a-t-elle pas justement encouragé Merck Serono à sacrifier des emplois à Genève plutôt qu’en Allemagne?

– C’est un grand atout. Si une entreprise sait qu’elle peut restructurer plus facilement, elle sera aussi moins frileuse à recruter du personnel. Ce mécanisme a le grand avantage d’offrir aux talents, et notamment aux jeunes talents, l’occasion de faire leurs preuves en milieu professionnel et d’y exprimer leur potentiel. Je suis conforté dans cette vision quand je vois le taux de chômage des jeunes dans les pays voisins, comme en France. Là-bas, les entreprises ont peur d’engager, car elles craignent trop les difficultés qu’elles auront à affronter pour réduire les effectifs le jour où le besoin s’en fera sentir. Le marché du travail s’en trouve paralysé.

– Dans les deux cas précités, ce sont des industries à haute valeur ajoutée qui ont été concernées par des licenciements. Justement le type de compétences que la Suisse tient à conserver sur son sol. Quelle conclusion faut-il en tirer?

– Il ne s’agit pas d’une tendance structurelle. La preuve, Novartis ou Nestlé continuent d’investir en Suisse, et dans des domaines à haute valeur ajoutée. C’est plutôt lié à la stratégie des groupes concernés. Merck Serono voulait éliminer des doublons dans sa structure logistique. Ce n’est pas idéal, mais il faut l’accepter.

– Comment faire en sorte que le personnel qualifié de Merck Serono reste à Genève, ou au moins en Suisse?

– Nous faisons partie d’un groupe de travail qui cherche à soutenir des spin-off ou start-up afin de conserver leur savoir-faire en Suisse. L’idée est d’utiliser les crédits de la CTI (ndlr: Commission pour la technologie et l’innovation).

– Cet été, vous irez en Chine pour y rencontrer des responsables politiques et économiques. Comment la Suisse et ses entrepreneurs doivent-ils appréhender ce pays?

– C’est le marché émergent le plus important pour l’économie d’exportation. Il est et sera la plus grande place industrielle du monde. Il est donc capital d’en garantir l’accès le plus large possible. Je vais donc avancer sur la finalisation de l’accord de libre-échange. Et il n’y a pas que la Chine. L’Inde ou l’Indonésie, pays avec lesquels nous menons aussi des négociations pour des accords de libre-échange, sont des marchés avec un très fort potentiel.