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Sigolène Chavane (à gauche) et Eglantine Jamet.
© Guillaume Perret

Portrait

Eglantine Jamet et Sigolène Chavane, diplomates de l'égalité

Chasseuses de têtes, elles ont créé une société, Artemia, pour proposer des femmes cadres ou administratrices aux entreprises qui disent peiner à en trouver. Au cœur de leur démarche: le pragmatisme

Les enfants de Sigolène Chavane et ceux d’Eglantine Jamet se rendaient à la même école. Mais sans l’entremise d’une amie commune, elles se seraient peut-être croisées sans jamais se connaître. Cette amie, entendant des discours aux sonorités et contenus similaires se faire écho des deux côtés, estime pourtant qu’il est impératif qu’elles se rencontrent. C’est ainsi que Sigolène Chavane, consultante et coach en management, reçoit Eglantine Jamet, chercheuse en sciences sociales, chez elle, à Neuchâtel, en 2013. Autour d’un café, elles refont le monde. Un monde «où nos enfants peuvent être libres de leurs choix et de leurs ambitions», explique Sigolène Chavane, cinq ans plus tard. Cinq ans seulement, tant leur complicité laisse penser qu’elles se connaissent depuis toujours.

Mère de quatre enfants toutes les deux, passionnées par les questions d’égalité (depuis l’enfance pour l’une des deux), elles se demandent «comment agir» et débouchent sur l’idée de lancer une association, SEM – pour succès, égalité mixité – dans les domaines éducatifs et culturels. Leur relation se développe tellement bien que, après avoir travaillé pour l’association à leurs heures perdues, l’envie d’agir les pousse à s’investir encore davantage, à temps plein. C’est ainsi qu’elles créent une société à responsabilité limitée en 2016 afin d’accompagner les entreprises sur ces questions puis, au début de cette année, Artemia Executive, cabinet de chasseuses de têtes pour recruter des femmes dirigeantes et offrir une expertise sur la diversité en entreprise.

Question de management, pas d’opinion

A les entendre, on se dit qu’on suit un cours de diplomatie plus que de management. Car tout est dans l’approche, la formule, la repartie et la recherche d’«un terrain où l’on peut se rencontrer, s’entendre» quand on traite d’égalité. D’ailleurs, expliquent les deux femmes qui semblent ne jamais se départir de leur bonne humeur, il vaut mieux dire «diversité», qui fait moins idéologique ou normatif, lorsqu’on se trouve face à des responsables d’entreprise et esquiver le risque d’être vues comme «encore ces bonnes femmes qui ne sont jamais contentes».

Il vaut mieux, aussi, se concentrer sur l’intérêt d’une meilleure mixité et citer les désormais nombreuses études montrant que les rendements augmentent lorsque davantage de femmes se trouvent aux échelons supérieurs. Bref, montrer ce que tout le monde a à gagner avec ce changement plutôt que d’activer les peurs. «Tout le monde a son petit avis sur l’égalité, mais nous expliquons que c’est une question de gestion des talents et de performance, donc de management, pas d’opinion», précise Sigolène Chavane. Or, ajoute-t-elle, ce sont les entreprises qui auront pris conscience de tout cela qui s’en sortiront le mieux.

Le pragmatisme est au cœur de cette démarche. «Nous adaptons notre discours, sans faire de compromis sur le fond, parce que nous voulons aider à changer les choses. De plus en plus d’entreprises ont compris l’intérêt d’une plus grande diversité, la question maintenant est de les aider à la mettre en place et nous le faisons en proposant des profils féminins, qui, d’ailleurs, sont nombreux», explique Eglantine Jamet, répondant ainsi directement à l’argument de ceux qui disent avoir cherché sans trouver.

Parcours opposés

Si les opinions les rapprochent, leurs parcours apparaissent opposés. Sigolène Chavane grandit dans une famille plutôt progressiste dans le midi de la France, où «on parlait de Simone Veil tout le temps», où son père lui apprend, comme à tous ses enfants, à réparer les voitures et où sa mère trouve normal que son frère joue avec une poupée «parce que les papas aussi s’occupent des enfants». Eglantine Jamet, Française elle aussi, décrit une famille plus «conservatrice» où «être une fille semble moins bien qu’être un garçon» et où ses parents semblent surtout préoccupés par le fait qu’elle et ses deux sœurs trouvent «des bons maris».

Sigolène Chavane, autodidacte, se lance sur le marché du travail et fait carrière dans la vente. Elle effectuera un master après ses 40 ans, mais son expertise, elle la tire avant tout du terrain, où elle constate ce qui fonctionne ou pas dans le management, où elle observe les inégalités, de salaire ou de traitement, et le sexisme ordinaire. Eglantine Jamet, elle, prend conscience petit à petit des biais et des inégalités, surtout au cours de ses études, qu’elle poursuit jusqu’à un doctorat sur le genre et les religions.

Gare aux fausses bonnes idées

Leur connaissance du domaine représente aussi une manière d’éviter «les pièges et les fausses bonnes idées». Comme le concept du «leadership au féminin», qui postule que les dirigeantes feraient preuve d’empathie et de douceur. «Ce genre d’idée peut se retourner contre les femmes, car comment alors leur faire confiance pour prendre des décisions difficiles?» explique encore Eglantine Jamet. Surtout, «on reste dans une dimension binaire, où les hommes et les femmes se différencieraient selon des qualités propres à leur genre». Or, peut-être que certains de ces traits existent, mais ils ont surtout été renforcés par un contexte social, qui crée des schémas dans lesquels beaucoup ne peuvent pas se reconnaître, ajoute Sigolène Chavane.

Il faut aussi savoir s’accrocher pour résister à certains clichés ou opinions rétrogrades. «Un patron, très fier de lui, nous avait expliqué avoir placé deux femmes à des postes de direction, «une belle et une moche». Or, avait-il ajouté, «on ne peut pas être belle et intelligente à la fois, il n’y a que la moche qui s’en est bien sortie». On a mesuré le travail qu’il reste à faire!» raconte encore Eglantine Jamet.

Autre exemple: le responsable qui déclare qu'il a «essayé de prendre une femme directrice», mais que cela n’a pas fonctionné et qu'il préfère désormais s’abstenir. «Dans ces cas, on demande ce qu’ils font lorsque cela ne fonctionne pas avec un homme. Est-ce qu’ils n’engagent plus d’hommes, du coup? En général, cela suffit à les faire prendre conscience de leur manque de logique», poursuit Sigolène Chavane. C’est là que l’humour pallie la diplomatie. Et les deux femmes n’en manquent pas.


Figures inspirantes

Sigolène Chavane:

  • Françoise Héritier, anthropologue
  • Nathalie Loiseau, ministre française, ancienne directrice de l’ENA
  • Virginie Despentes, écrivaine

Eglantine Jamet:

  • Simone de Beauvoir
  • Françoise Héritier
  • Chimamanda Ngozi Adichie, écrivaine
  • Sheryl Sandberg, numéro deux de Facebook
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