Le procureur de New York a voté Kerry. Pas de doute là-dessus. Eliot Spitzer est démocrate, comme son père. Beaucoup voient déjà en lui le prochain maire de New York, dont l'élection aura lieu en 2006. Un sacré pari pour ce fils d'immigrés juifs d'Europe centrale arrivés à Manhattan dans les années 20.

La route politique de cet homme de 45 ans sera pavée d'embûches. «Le nettoyeur», l'un de ses surnoms, ne s'est pas fait que des amis depuis son intronisation à la tête de la justice new-yorkaise en 1998.

Les poursuites lancées à la mi-octobre contre les courtiers en assurances constituent le dernier épisode de son combat. Une grande lessive qui se chiffre en milliards de dollars. La firme Marsh & McLennan a annoncé, mardi, provisionner 230 millions de dollars pour régler le litige l'opposant au procureur de New York. Presque un aveu de culpabilité, moins de deux semaines après l'ouverture de la procédure. Cette affaire a également coûté son poste au patron du groupe, Jeffrey Greenberg. Eliot Spitzer fait manifestement peur.

Marsh & McLennan ne s'en sortira certainement pas à si bon compte. La porte-parole d'Eliot Spitzer a lâché un chiffre en fin de semaine dernière: 500 millions de dollars, montant minimal pour régler le litige. Les dirigeants du groupe doivent regretter d'avoir accepté le versement de commissions occultes. Marsh & McLennan orientait ses clients vers les assureurs qui versaient les plus substantielles rétrocessions. La compagnie faussait le marché. Une pratique apparemment courante dans le secteur. Mardi, Zurich Financial a annoncé revoir sa politique «des commissions contingentes».

Fausser le marché, une chose à ne pas faire avec le démocrate Spitzer. Demandez aux gérants de fonds de placement («mutual funds») ou aux banquiers d'investissement (Morgan Stanley, UBS Warburg, Merrill Lynch, etc.). Ils ont eu «le nettoyeur» dans les pattes pour avoir triché sur la marchandise. Ils n'ont pas eu d'autre choix que de verser une montagne de billets verts pour se racheter une conduite. La note finale s'est montée à 4,4 milliards de dollars.

Assainir Wall Street

Eliot Spitzer a également entamé une procédure contre Dick Grasso, l'ancien directeur de la Bourse de New York, dont les revenus l'ont fait tousser: un parachute doré de plus de 140 millions de dollars lui a été accordé. «Le nettoyeur» veut récupérer 100 millions.

En 1994, il avait échoué dans la course au poste «d'attorney general». Mais le procureur adjoint est ambitieux. Agé alors de 35 ans, il ronge son frein et gagne son pari quatre ans plus tard. L'élève de Princeton et de Harvard va ensuite décoller. Il sera guidé par une obsession: assainir Wall Street.

Eliot Spitzer a des atouts en main. Le monde des affaires l'entoure. Il en a décodé les rouages. A sa sortie d'université, il a travaillé pour le cabinet d'avocats Skadden Arps sur les fusions et acquisitions, une activité centrale des banques d'investissement. Il habite avec sa femme et ses trois enfants dans un luxueux immeuble de la Cinquième Avenue, en plein Manhattan. Un bâtiment qui appartient à sa famille. L'immobilier new-yorkais a fait de nombreuses fortunes au siècle passé.

Son réseau lui a également été précieux pour détecter les pratiques délictueuses. Eliot Spitzer est issu du monde qu'il traque. La plupart de ses amis sont banquiers ou avocats d'affaires. Il a grandi et étudié avec eux. Il était paré pour purger Wall Street de ses excès. Les électeurs le lui rendront vraisemblablement un jour, lui qui a protégé les intérêts des épargnants et dont le mandat a été prolongé en 2002.

Son parcours ressemble un peu à celui de Rudolph Giuliani. Peu se souviennent que l'ancien maire de New York a assaini Wall Street au début des années 80. Procureur général, il avait mis à l'ombre les courtiers indélicats de Drexel Burnham Lambert. Le scandale des obligations pourries ou «junk bonds» pouvait éclater. Ceux qui voient Eliot Spitzer à la tête de la mairie new-yorkaise parient vraisemblablement sur le bon cheval.