Les Suisses de Californie

Elisabeth Bourqui, au cœur du plus grand fonds de pension américain

La Vaudoise est numéro deux de l’équipe d’investissement de CalPERS, qui gère les retraites des employés du secteur public californien

Le Temps propose une opération spéciale en racontant, depuis San Francisco, les innovations à venir dans les domaines scientifiques, technologiques ou culturels. Nos seize journalistes, vidéastes, photographes et dessinateur parcourent la ville, la Silicon Valley et la Californie pour découvrir les nouvelles tendances au cœur de ce laboratoire mondial de l’innovation.

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Quelques arbres, quelques bâtiments à donner le vertige, peu de trafic et encore moins de passants. Cela pourrait être n’importe quelle rue en ligne droite interminable de n’importe quelle ville de taille moyenne des Etats-Unis. Mais sous son air banal, Q Street, à Sacramento, où toutes les rues allant de l’ouest à l’est portent une lettre de l’alphabet comme nom, vaut 1000 milliards de dollars.

Côté nord de la rue, le quartier général du Trésor californien. Côté sud, le siège de CalPERS, le plus grand fonds de pension américain et le cinquième fonds le mieux doté du monde, qui représente les employés de la fonction publique en Californie – quelque 365 milliards de dollars sous gestion – et celui de CalSTRS, qui gère les retraites des enseignants de l’Etat (260 milliards).

C’est là qu’Elisabeth Bourqui officie. Cette Vaudoise de 43 ans est responsable adjointe des investissements de CalPERS depuis mai dernier. Ou, en version originale, Chief Operating Investment Officer, ce qui signifie qu’elle s’occupe de politique d’investissement, de compliance, de risque opérationnel et d’audit. Elle nous reçoit dans une salle de réunion transparente de tous les côtés et se lance en anglais pour ne pas éjecter d’emblée de la conversation son responsable de la communication, un fier mais jovial Sacramentin à petite moustache.

D’Arzier à Sacramento

Comment cette Suissesse qui a grandi à Arzier-Le Muids (VD) s’est-elle retrouvée dans la capitale de l’Etat de Californie, une cité administrative certes arborée mais loin du glamour de Los Angeles et du dynamisme de San Francisco et de sa région? «Comment, vous n’aimez pas Sacramento?» sourit-elle, à moitié offusquée de la question. C’est CalPERS qui est venu la débaucher du fonds de pension d’ABB, dont elle était la responsable depuis 2014. Sa mission auprès du groupe industriel basé à Zurich était de relever le taux de couverture avec une nouvelle méthodologie qu’elle a elle-même mise au point et qui lui a valu quelques prix prestigieux dans le monde de la prévoyance, en Europe et aux Etats-Unis.

Pour cette passionnée de la numérisation, se rapprocher du cœur de l’innovation mondiale et appliquer son modèle à un fonds encore plus grand l’a décidée à déménager avec mari et enfants sur la côte ouest. Ce n’était pas leur premier déplacement. La famille a vécu aux quatre coins du monde: Londres, New York, Tokyo, Zurich… Les deux enfants, de 6 et 9 ans, sont nés à Montréal, et toute la famille a pris la nationalité canadienne.

Le monde a plus d’imagination

Outre le français, l’anglais et l’allemand, Elisabeth Bourqui converse aussi en japonais. «Les autres cultures m’intéressent. Etre Suisse, c’est avoir un bagage multiculturel et être curieux du monde qui nous entoure», commente-t-elle simplement pour expliquer son envie d’ailleurs. Avant de citer son père: «Il me disait souvent que le monde a plus d’imagination qu’on ne pourra jamais en avoir. Il s’agit d’être curieux, de prendre d’autres perspectives, de se confronter à ses propres limites et de les apprivoiser. Cela donne ensuite une certaine liberté.»

Elisabeth Bourqui a étudié à l’EPFL puis fait un doctorat en finance et mathématiques financières à l’EPFZ. Une formation qui l’a emmenée tout droit dans la banque d’investissement, d’abord auprès de Credit Suisse et de la Société Générale. Elle enchaîne chez Mercer, où elle conseille des fonds de prévoyance publics et privés. Elle retourne ensuite quelques années à Zurich pour rejoindre la caisse de pension d’ABB. Puis CalPERS, qu’elle compare à Publica en Suisse «en termes de structure, mais auquel il faudrait ajouter la Banque nationale et Swisslife, par exemple, pour en mesurer la taille».

Objectif durable

De CalPERS, elle souligne l’intérêt pour «la diversité qui s’illustre par les origines multiples des employés» – ils sont un peu moins de 3000 – dont elle se dit «très fière» et l’accent mis sur les critères ESG – environnement, social et gouvernance – qui guident les investissements du fonds pour obtenir des rendements durables. Elle n’entre pas dans les détails des engagements de CalPERS envers les entreprises dans lesquelles il investit, car c’est confidentiel. Mais les grandes lignes sont connues: pratiques environnementales, gouvernance, gestion du capital humain, gestion du risque.

L’entité s’engage notamment pour lutter contre le changement climatique, «un sujet important aussi pour le gouverneur de Californie», le démocrate Jerry Brown. «Nous sommes l’un des acteurs importants de l’initiative Climate Action 100+ sur le climat et nous intégrons ces questions à tous les aspects de l’investissement», poursuit-elle. Un exemple? «S’assurer que l’immobilier que nous détenons fait l’objet d’une politique d’efficience énergétique.»

Le robot, meilleur investisseur que l’humain?

Autre enjeu qui préoccupe les dirigeants de CalPERS: la numérisation, dans ses multiples aspects. «Nous nous intéressons à la transformation numérique et à la manière dont les nouveaux outils peuvent améliorer notre façon d’investir», explique-t-elle. Avant d’enchaîner: «Je dois me demander si un robot serait un meilleur investisseur que moi. Quels développements de l’intelligence artificielle peuvent m’aider dans mon travail. Ou encore comment utiliser les données dans l’investissement.»

La proximité avec la Silicon Valley est aussi le meilleur moyen de se tenir au courant des nouvelles tendances et de flairer les disruptions à venir. Enfin, c’est également le rôle de CalPERS de s’intéresser au travail du futur et de contribuer à ce que la société puisse s’y adapter, poursuit-elle. Des engagements qui semblent lui parler. Et une fonction qui semble la passionner. On sait déjà qu’elle n’aura jamais un seul regret, ce n’est pas son genre. «C’est ce que j’apprécie ici. On fait ce qu’on dit qu’on va faire. Le regret, ce n’est même pas un mot ou un concept.»

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