Le verdict était très attendu. Elizabeth Holmes, la milliardaire de 38 ans qui a trompé la Silicon Valley en promettant une «révolution» dans le domaine des tests sanguins, purgera une peine de 11 ans et 3 mois de prison. Condamnée en janvier pour fraude, elle avait exigé un nouveau procès en raison du revirement d’un témoin clé, mais la demande lui a été refusée. Les procureurs la rendaient responsable de fraudes portant plus de 800 millions de dollars, mais le juge Davila a précisé vendredi détenir des preuves suffisantes pour démontrer qu'aux moins dix investisseurs ont été victimes d'escroqueries qui s'élèvent au total à 121,1 millions de dollars.

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Des fausses promesses

La fondatrice de la start-up Theranos risquait jusqu’à 20 ans de prison et une amende de 3 millions de dollars. «Je suis dévastée par mes manquements. Chaque jour, au cours des dernières années, j'ai ressenti une profonde douleur pour ce que les gens ont vécu parce que j'ai échoué», a-t-elle déclaré, en larmes, devant la Cour, juste avant que le juge ne prononce sa peine. Elle a présenté ses excuses aux employés de Theranos ainsi qu'aux patients qui lui ont fait confiance. «J'ai donné tout ce que j'avais pour construire et sauver notre entreprise. Je regrette mes échecs avec chaque cellule de mon corps», a-t-elle ajouté.

Elle est au cœur d’une saga qui mêle dollars, sang, ambition et supercherie. C’est en 2003 qu’elle a fondé Theranos, alors qu’elle n’avait que 19 ans. Son but: proposer des analyses sanguines plus rapides, complètes - plus de 200 analyses à partir d’une seule gouttelette - et moins chères que dans des laboratoires traditionnels.

Elle a promis la lune à des investisseurs et beaucoup n’y ont vu que du feu: Elizabeth Theranos a de l’aplomb, un charisme certain et visiblement des arguments. Elle a trompé ses partenaires en levant plus de 945 millions de dollars, alors que les tests en question n’ont jamais eu la fiabilité promise.

En 2015, Forbes avait évalué sa fortune à 4,5 milliards de dollars et fait d’elle la plus jeune milliardaire autodidacte du pays. Mais pour Elizabeth Holmes, le cauchemar arrive en juin 2018, quand elle est inculpée. La pandémie du coronavirus a ensuite été à l’origine de plusieurs reports de son procès et en juillet 2021, elle a accueilli son premier enfant qu’elle a eu avec son mari Billy Evans, héritier du groupe hôtelier Evans. Elle attend actuellement un deuxième bébé. À nouveau, ses détracteurs la soupçonnent de chercher à apitoyer ainsi le jury et lisser son image au sein de l’opinion publique.

La semaine dernière, plus de 140 lettres en sa faveur sont d'ailleurs arrivées au tribunal de San Jose, en Californie. L’une provient du sénateur démocrate Cory Booker. «Je pense toujours qu’elle garde l’espoir qu’elle peut contribuer à la vie des autres et qu’elle peut, malgré ses erreurs, rendre le monde meilleur», écrit-il. «Je ne peux pas vous dire combien de fondateurs et d'investisseurs avec lesquels j'ai parlé compatissent avec Elizabeth et pensent que les erreurs de Theranos n'étaient pas si différentes de celles de n'importe quelle autre startup de la Silicon Valley», relève de son côté, Jeremy Carr, cadre et investisseur actif dans la tech.

L’enquête de John Carreyrou

Qui est donc vraiment cette femme, toujours élégante et qui se sépare rarement de son sourire, même dans les conditions les plus difficiles? Diabolique, manipulatrice, arnaqueuse et rudement maligne, ne cherchant qu’à encaisser de l’argent en bernant des investisseurs? Ou une femme un brin naïve, qui a cru en ses rêves et idéaux et osé prendre des risques? C’est cette dernière image que les avocats ont cherché à faire passer. Elle aurait été sous l’emprise de Ramesh «Sunny» Balwani, un ancien chef des opérations de Theranos et amant d’Elizabeth Holmes pendant plusieurs mois, a tenté de faire valoir sa défense. Reconnu coupable de douze chefs d’accusation, Sunny Balwani connaîtra sa peine le 7 décembre.

Elizabeth Holmes a étudié la chimie à l’Université de Stanford. En 2003, elle fonde une start-up Real-Time Cures, à Palo Alto, qui propose des suivis médicaux par téléphone portable. Real-Time Cures deviendra Theranos et Elizabeth Holmes décide de se concentrer sur les tests sanguins, touchée par la mort inattendue d’un oncle dont la maladie n’avait pas été décelée à temps. Parce qu’elle a peur des aiguilles, elle envisage des tests permettant des détections précoces de pathologies à partir d’une seule gouttelette.

Mais dès octobre 2015, les choses tournent mal pour elle. Le journaliste franco-américain John Carreyrou publie une première enquête fouillée dans le Wall Street Journal, qui met en doute la fiabilité de sa technologie et de ses méthodes. Faux contrats, résultats approximatifs, faux diagnostics: Theranos est bien loin de proposer une «révolution». Edison, son outil censé permettre des diagnostics ultrarapides? Il ne fonctionne pas vraiment.

John Carreyrou ne lâche pas le morceau. En 2018, il publie Bad Blood: Secrets and Lies in a Silicon Valley Startup. Pour Elizabeth Holmes, c'est le début de la fin. Ses partenaires pharmaceutiques et médicaux commencent à douter et à lui tourner le dos. En mars 2018, la jeune entrepreneuse accusée de fraude par le gendarme de la bourse américain accepte de payer une amende de 500 000 dollars en échange de l’abandon d’une partie des poursuites qui la visent. Elle quittera son poste de directrice générale de Theranos trois mois plus tard. Et c’est en septembre de la même année que Theranos disparaît officiellement.

Parmi les témoins qui se sont succédé à son procès qui s’est étendu sur quinze semaines, figuraient des patients victimes de faux diagnostics. Un homme a par exemple été déclaré séropositif à tort.

Le livre de John Carreyrou va être porté au cinéma. Et Hulu a produit une série en huit épisodes, The Dropout, qui s'inspire de la saga Theranos. Enfin, HBO produit un documentaire, The Inventor: Out for Blood in Silicon Valley. Elizabeth Holmes continue à fasciner. Mais désormais, elle a jusqu'au 27 avril pour débuter sa peine, a précisé le juge Edward Davila.