Procès

Ellen Pao défie le bastion machiste des sociétés de la Silicon Valley

L’ex-employée d’une grande entreprise de capital-risque exige jusqu’à 160 millions de dollars d’indemnités pour sexisme. Twitter, Facebook et d’autres tremblent

Ellen Pao défie le bastion machiste des sociétés de la Silicon Valley

Procès L’ex-employée d’une grande entreprise de capital-risque exige jusqu’à 160 millions de dollars d’indemnités pour sexisme

Twitter, Facebooket d’autres tremblent

Le procès passionne l’Amérique depuis plus d’un mois. Cette semaine, les places dans la salle du California Superior Court, un tribunal de San Francisco, s’arrachent. Sur le banc des accusés: Kleiner Perkins Caufield & Byers, l’une des sociétés de capital-risque les plus prestigieuses de la Silicon Valley, connue pour avoir lancé des Google, Amazon ou Netscape. Face à elle, Ellen Pao, une espèce de Gloria Steinem (grande figure du féminisme américain) de la Silicon Valley, qui s’érige en héraut de la cause des femmes dans une industrie technologique réputée machiste. L’ex-employée de la société de capital-risque a porté plainte, en 2012, contre son employeur, estimant qu’elle avait été victime de discrimination liée à son sexe. Un verdict des douze jurés, six hommes, six femmes, était attendu à partir d’hier.

Des femmes occupant des postes à responsabilités aux Etats-Unis applaudissent le courage de cette femme de 45 ans qui ose braver ce qui apparaît comme un bastion masculin. D’autres jugent la plaignante opportuniste, estimant qu’elle cherche à s’enrichir à travers la cause des femmes. Ellen Pao demande des dommages-intérêts pour 160 millions de dollars, dont 16 millions de rémunérations qu’elle aurait gagnées si on l’avait promue à un poste à responsabilité en lieu et place d’un homme moins qualifié. Au cours de son plaidoyer final, son avocat Alan Exelrod n’a pas mâché ses mots: chez Kleiner Perkins Caufield & Byers, «les hommes ne sont pas jugés à la même aune que les femmes». La société de capital-risque est une sorte de boys club, ajoute-t-il, qui empêche les femmes d’avancer dans leur carrière.

Ellen Pao a porté l’affaire devant la justice en 2012. Peu après, elle fut congédiée. Or l’avocat Alan Exelrod fait remarquer que sa cliente avait exhorté la société de capital-risque à investir dans Twitter en 2008. Elle ne fut pas entendue et Twitter est devenu une incroyable success story.

Le verdict aura sans doute un écho important. Mais le procès lui-même a déjà brisé le silence sur une culture sexiste répandue. Dans les sociétés de capital-risque, le nombre de femmes ayant accédé à des postes d’associés est faible. Il a même chuté de 10% en 1999 à 6% en 2014. Un phénomène inverse a été constaté dans les études d’avocats aux Etats-Unis, où les femmes ayant des postes de responsable sont toujours plus nombreuses. Chez Twitter, seuls 10% des techniciens sont des femmes. Au total, selon une étude de Fenwick & West, 11% des postes de cadre dans la Silicon Valley sont occupés par des femmes. Associé de Kleiner Perkins Caufield & Byers et milliardaire, John Doerr a longtemps supervisé le travail d’Ellen Pao. Il refuse les accusations de sexisme, mais il l’admet: le nombre de femmes travaillant dans le capital-risque est «pathétique».

Au-delà du verdict, c’est toute une industrie qui est sur la sellette pour sa manière d’appréhender les questions de genre. Les dénonciations de sexisme pourraient se multiplier. Durant le procès Pao, des plaintes ayant le même objet ont été déposées contre Facebook et Twitter. Ex-employée de cette dernière, Tina Huang a même suggéré de déposer une plainte collective contre Twitter pour ses pratiques opaques de promotion du personnel et d’engagement qui favorisent les hommes. Chia Hong, une ex-collaboratrice de Facebook, vient aussi de traîner la société qui l’a licenciée devant la justice pour discrimination.

Ces affaires vont-elles faire avancer la cause des femmes dans la Silicon Valley ou refroidir les sociétés de technologie pour en recruter? Directrice des opérations de Facebook, Sheryl Sandberg, qui avait cherché à encourager les femmes à s’engager dans son livre Lean in, le reconnaît: sa société peut faire mieux en termes de genre. Selon un rapport de juin 2014, 77% des postes de management de Facebook sont occupés par des hommes. Mercredi, certains ont voulu voir un signe de changement dans le transfert de la directrice financière de Morgan Stanley, Ruth Porat, chez Google, où elle occupera la même fonction.

Quant à Ellen Pao, directrice ad interim du réseau social Reddit, elle semble prouver qu’elle est capable de gérer une équipe et d’avoir une vision des affaires. Elle aura elle-même du travail. Reddit a aussi été le véhicule de commentaires misogynes.

Chez Facebook, 77% des postes de management sont occupés par des hommes

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