Talents

Eloge de la frugalité intellectuelle

Et si l’ascèse de l’esprit était le secret des créatifs? Interrogées sur leurs méthodes de travail, de nombreuses personnalités ont rapporté qu’elles créaient à partir d’un état de vide mental. Décryptage

Pour créer, nous avons besoin d’être alertes, ouverts et par-dessus tout… vides. C’est du moins ce qu’affirment de nombreux scientifiques, compositeurs et écrivains lorsqu’ils sont interrogés au sujet de leurs méthodes de travail. Au fil des siècles, ils sont ainsi nombreux à avoir rapporté qu’un espace vide, immobile et accueillant est la condition sine qua non à toute manifestation créative.

Giuseppe Tartini a par exemple composé la Sonate du Diable, un morceau d’une extrême difficulté technique, pendant son sommeil. «Une nuit, je rêvais que le Diable était à mon service. […] J’imaginai lui donner mon violon […]; quel fut mon étonnement lorsque j’entendis une sonate si singulièrement belle, exécutée avec tant de supériorité et d’intelligence que je n’avais même rien conçu qui pût entrer en parallèle.» Au réveil, Giuseppe Tartini s’empara immédiatement de son violon dans l’espoir de retrouver une partie de ce qu’il venait d’entendre. «La pièce que je composais alors est, à la vérité, la meilleure que j’aie jamais faite.»

Samuel Taylor Coleridge a, quant à lui, composé le poème Kubla Khan dans un état d’intense rêverie induit par deux grains d’opium pris pour combattre la dysenterie. Le poète britannique est demeuré dans un profond sommeil, du moins des sens extérieurs, au cours duquel il a composé plus de 200 vers.

La pensée freine le processus créatif

S’agissant des hommes de science, que l’on prétend si rationnels, logiques et secs, ce portrait est en réalité très éloigné de la réalité. En effet, nombreux sont ceux qui affirment que la pensée ne joue qu’un rôle secondaire à l’étape brève et déterminante de l’acte créatif lui-même. Dans certains cas, elle est même de nature à freiner le processus créatif. «Il est étonnant que l’imagination populaire ait fait des hommes de science des logiciens glacés, des cerveaux électroniques montés sur mannequins, note Arthur Koestler dans Le cri d’Archimède. A lire certains extraits de leur correspondance et de leurs autobiographies, on songe plutôt à des poètes ou à des musiciens, et de l’espèce naïve et romantique.»

Plusieurs thèmes reviennent sans cesse dans leurs écrits: mépris de la logique et de la raison déductive (sauf pour la vérification «après coup», le mathématicien Polya disait par exemple «quand on est sûr que le théorème est vrai, on commence à le prouver»), méfiance à l’égard d’une cohérence exagérée, et surtout grand scepticisme à l’égard de la pensée trop consciente.

A cet égard, le mathématicien Jacques Hadamard a déclaré qu’un phénomène était certain: l’apparition soudaine et immédiate d’une solution au moment même d’un réveil brusque. «Etant réveillé en sursaut par un bruit extérieur, une solution cherchée depuis longtemps m’est apparue d’un seul coup sans la moindre réflexion de ma part et dans une direction toute différente de toutes celles que j’avais essayé de suivre auparavant.»

Rappelons également le cas de Friedrich August von Kekule qui, en 1865, s’assoupit devant l’âtre et fit l’un des songes les plus importants de l’histoire: «Les atomes continuaient de gambader devant mes yeux […], le tout avec des ondulations et contorsions de serpent. Soudain, l’un des serpents a saisi sa queue. Comme un éclair je m’éveillai… Apprenons à rêver, messieurs.» Le serpent enroulé fournit à Kekule la clé d’une découverte dont a on dit qu’elle était «la plus brillante production de toute la chimie organique.» En termes simples, il s’agissait de l’idée révolutionnaire selon laquelle les molécules de certains composés organiques importants ne sont pas des structures ouvertes mais des chaînes fermées, des «anneaux», semblables au serpent qui se mord la queue.

Enfin, Henri Poincaré a raconté à de multiples reprises comment, en trois occasions, la solution d’un problème lui était apparue spontanément et, pour ainsi dire, toute faite, alors qu’il se trouvait dans un état de quiétude mentale. «Ainsi, dirait-on que les découvertes mathématiques naissent des «riens subtils», du songe d’une nuit d’été, ce «néant aérien» auquel les poètes donnent un lieu, une forme, des noms», conclut Arthur Koestler.

L’inconscient, terrain fertile des créations

Comment expliquer qu’un état de vide mental aboutisse à des découvertes? De nombreuses théories ont été avancées pour tenter d’expliquer le mécanisme à l’origine de l’intuition créative. Socrate se disait par exemple inspiré par son daïmon, un génie qui lui venait en aide et dirigeait ses actes.

Dans «Le Pouvoir de l’instant présent», Eckart Tolle, célèbre pour ses enseignements sur la pleine conscience et l’absence de pensée, explique quant à lui que le mental est essentiellement une machine à survie. «Attaque et défense face à ses «congénères», collecte, entreposage et analyse de l’information, voilà ce à quoi (il) excelle, mais il n’est pas du tout créatif», à l’inverse de l’inconscient. Ce dernier, selon Poincaré, est quant à lui un automate qui passe mécaniquement au crible toutes les combinaisons possibles pendant que la pensée est au repos. Seules les combinaisons intéressantes pénètrent dans le domaine de la conscience. Comment est effectué le tri? «La sensibilité esthétique» du créateur agit comme un tamis: elle rejette les combinaisons inutiles et ne laisse passer que les coups réussis, étant précisé que les combinaisons utiles sont précisément les plus belles. Freud ajoute que le «non» ne semble pas exister dans le rêve, qui se plaît donc à unifier les contraires, ou à les représenter comme unité.

Le vide appelle le plein

Enfin, rappelons qu’au commencement, la terre était un grand vide, une vaste étendue de «rien» mélangée à un peu d’hydrogène, l’élément chimique le plus simple. Ce rien recelait cependant en son sein la vie. Il est à l’origine de toutes choses. Fait curieux, l’Univers et tout ce qui le compose aujourd’hui est constitué d’atomes, eux-mêmes constitués de vide à plus de 99,9999999%. La sagesse taoïste qui explique que par le vide, l’homme peut accéder à un état de conscience plus élevé n’est ainsi peut-être qu’une invitation à revenir aux sources, à notre état de vide originel, là où naît l’élan créatif. La phrase de Jacques Salomé trouve ici toute sa pertinence: il faut créer beaucoup de vide en soi pour naître au recevoir.

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