Note du 25 mai 2021: Pour des raisons internes à l'entreprise et qui ne remettent en rien sa qualité, l'entreprise Emile Egger a souhaité ne plus faire partie des finalistes du prix SVC 2020. 

Chaque mardi, Le Temps vous fait découvrir l’une des six entreprises finalistes du prix Swiss Venture Club qui sera remis le 4 novembre prochain. Décernée tous les deux ans, cette distinction récompense une PME romande pour sa vision, son action et sa gouvernance.

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Tout a commencé par une histoire de pommes de terre. En 1945, Emile Egger travaille chez Cisac à Cressier (NE), ancêtre de Frigemo, spécialisé dans la transformation de patates. Constatant que la fécule avait une fâcheuse tendance à boucher les pompes qui la faisait circuler dans des conduites, il cherche et trouve une solution au problème. Son idée: déporter l’hélice de la pompe pour que la matière puisse circuler sans avoir à traverser ladite hélice.

Constatant que son concept peut s’appliquer à d’autres domaines d’activité confrontés à des éléments compliqués à pomper, il fonde deux ans plus tard l’entreprise familiale qui porte son nom, toujours à Cressier. Il commence à vendre ses pompes centrifuges à des fabricants de pâtes à papier, mais aussi à des sucreries ou des aciéries.

Aujourd’hui, les deux principaux débouchés de l’entreprise sélectionnée pour la finale du Swiss Venture Club 2020 sont le traitement des eaux usées et l’industrie chimique, avec des hélices déportées ou non. Le défi est toujours de parvenir à pomper des liquides contenant des matières solides ou du gaz qui pourraient empêcher la bonne circulation des fluides, dans des conditions de pression et de température parfois élevées. Dans des domaines plus exotiques, ces pompes permettent aussi d’évacuer des plumes de poulet dans des entreprises d’abattage ou de transporter des liquides hautement explosifs.

Une multitude de produits uniques

Contrairement aux géants du secteur comme Sulzer, qui produisent des pompes en série, la PME neuchâteloise se concentre sur des marchés de niche. «Sur les 1700 pompes que nous produisons chaque année, il y en a environ 1000 de conceptions différentes. Nous développons des solutions particulières aux besoins de chacun de nos clients. Chaque projet est donc spécifique», précise le directeur, Francis Krähenbühl.

Il nous reçoit dans ses murs, à l’entrée ouest du petit village de Cressier. Un tour du propriétaire permet de découvrir une grande halle remplie de machines-outils où s’affairent une partie des 194 collaborateurs – dont une dizaine d’apprentis polymécaniciens – que compte l’entreprise en Suisse, sur un total de 460 au niveau mondial. Si des composants proviennent de l’extérieur, comme les moteurs ou des pièces en fonte, l’usinage et l’assemblage sont internalisés sur trois sites de production. Les deux autres se situent dans le nord de l’Italie et en Inde.

Emile Egger compte aussi une dizaine de bureaux de vente en Europe, en Chine et aux Etats-Unis. Depuis quelques années, ses représentants ne sont plus des commerciaux, mais des ingénieurs. Cela répond à un changement de paradigme, poursuit Francis Krähenbühl: «Nous sommes passés d’une orientation produit à une politique de marché. Quand nos clients ont un problème, plutôt que de chercher dans un catalogue si un ancien produit peut le résoudre, nous nous appuyons sur le savoir-faire de nos collaborateurs pour développer une nouvelle solution.»

Engagement écologique

Cette approche permet à Emile Egger de figurer aujourd’hui parmi les leaders mondiaux du domaine. «Nous ne sommes pas seuls sur ce marché, mais nous n’avons pas à rougir face à la concurrence. Chacun a ses forces et ses faiblesses selon les problématiques à résoudre. Nous tirons notamment notre épingle du jeu concernant les liquides chargés en gaz, mais aussi en termes de rendement énergétique», relève le directeur.

Il insiste d’ailleurs sur les efforts menés dans le domaine de l’écologie. Par le biais d’un partenariat avec LanzaTech (groupe BASF), spécialiste américain du recyclage du gaz carbonique, Emile Egger collabore à un système qui permet de récupérer le CO2 pour le transformer en bioéthanol. Il est notamment installé dans des stations d’épuration et des aciéries, aux Etats-Unis, en Chine, et prochainement en Belgique. «Rien que dans la sidérurgie, le potentiel de réduction des émissions de gaz carbonique est de 150 millions de tonnes par an», se réjouit Francis Krähenbühl.

Le bioéthanol obtenu est ensuite revendu à des compagnies aériennes, comme additif pour le carburant, mais aussi à un géant de la grande distribution suisse pour la fabrication de produits de nettoyage ménager. Cela signifie donc qu’une partie du CO2 récupéré termine tout de même dans l’atmosphère? «Oui, mais une seule fois au lieu de deux», répond le directeur.

Cette idée de durabilité se retrouve dans toutes les pompes fabriquées par l’entreprise. «Des concurrents proposent des produits qu’il faut régulièrement remplacer, mais ce n’est pas notre philosophie. Nous avons récemment fourni une pièce de rechange pour une pompe vieille de soixante ans, et nous développons avec l’entreprise suisse ABB une solution de capteurs pour identifier les problèmes d’usure avant qu’une casse ne se produise. Cela fait gagner du temps et de l’argent à nos partenaires.»

Cette longévité implique évidemment un surcoût à l’achat, mais le directeur relève que nombre de clients sont prêts à payer plus cher un produit qui dure vingt ans plutôt que de rogner les coûts et de devoir acheter trois pompes dans le même laps de temps. C’est aussi pour lui une manière de défendre une qualité suisse qui reste primordiale au moment de signer un contrat: «Nous pourrions très bien produire nos pompes à un coût plus bas dans d’autres pays, mais nous perdrions des clients attachés à la fiabilité helvétique.»

La Chine en ligne de mire

Pour l’avenir, l’entreprise mise principalement sur l’industrie chimique chinoise, dont l’expansion est inscrite dans le plan quinquennal du gouvernement chinois 2021-2025. S’il ne souhaite pas communiquer son chiffre d’affaires, Francis Krähenbühl relève que ce marché représente désormais 20% des ventes d’Emile Egger, contre moins de 1% il y a cinq ans. Ses projets portent aussi sur une rationalisation de la production via de nombreuses options standardisées, comme le fait le secteur automobile.

Emile Egger n’a pas trop souffert de la crise provoquée par le coronavirus, admet un peu mal à l’aise son directeur. La PME a même enregistré des entrées de commandes record pendant cette période, encore une fois en Chine. Sa pérennité dépendra davantage de sa capacité à conserver son savoir-faire et son indépendance, ainsi que son esprit familial. Francis Krähenbühl assure «que tout est mis en œuvre pour y parvenir», notamment en favorisant un esprit de groupe plutôt qu’une compétitivité entre ses différents sites de production, mais aussi en s’engageant dans la formation de la relève.

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