France

Emmanuel Macron, le réformateur pragmatique

Le jeune ministre français de l’Economie est le principal avocat des réformes économiques. Son objectif: démontrer qu’elles sont indispensables en misant sur les chiffres et les exemples. Reportage à ses côtés, à Strasbourg et Stuttgart

Emmanuel Macron, le réformateur pragmatique

France Le ministre de l’Economie veut remettre l’Etat au service des entreprises

«Le Temps» l’a accompagné à Strasbourg puis à Stuttgart, terre du «miracle» industriel allemand

Il y a d’abord cette poignée de main. Ferme. Sympathique. Synchronisée avec le sourire de circonstance. Avec ce qu’il faut de pression pour dire le besoin d’avancer, car la visite s’annonce longue.

Nous sommes dans la banlieue de Strasbourg, sur le parvis de l’ancienne usine General Motors rachetée en 2013 par le groupe belge Punch Powerglide, leader européen des boîtes de vitesses automatiques. Emmanuel Macron, costume bleu cintré, a débarqué aux aurores de Paris, pour aussitôt présider une réunion avec l’aréopage incontournable d’élus alsaciens et de hauts fonctionnaires régionaux sans lesquels, en France, une visite ministérielle n’en serait pas une.

L’enjeu de la journée, partagée entre Alsace et le Land allemand voisin du Bade-Wurtemberg? Réaffirmer une fois encore la volonté du gouvernement socialiste français d’être «aux côtés des entreprises et de l’industrie». Mais gare: le danger médiatique est, ce matin, en embuscade. Le président-directeur général flamand de Punch Powerglide, Guido Dumarey, ne goûte guère au modèle français dont il a pourtant tiré une manne de subventions publiques. Les syndicats de l’usine, méfiants envers l’entrepreneur qui vit essentiellement des commandes de BMW et jongle avec les prêts bancaires de la très germanique Kommerzbank – les banques françaises, surexposées dans l’automobile, ont refusé de le suivre – sont aussi coutumiers des dérapages verbaux. D’où le cordon quasi policier formé par les communicantes chargées de pister, au milieu des chaînes d’assemblage, le jeune ministre de 36 ans, étoile du gouvernement de Manuel Valls…

La première est sa porte-parole officielle, à ses côtés à Bercy, l’imposant siège parisien du Ministère des finances. Les deux autres jouent, ­elles, le rôle de «démineuses» ponctuelles. Toutes deux travaillent pour l’influente agence de communication parisienne Image 7, «conseil» de nombreux ténors politiques français. Un ministre, trois communicantes. Plus les responsables des relations publiques du département, de la région, de l’entreprise, etc. L’une murmure à voix basse qu’«il ne faut pas laisser n’importe quel ouvrier s’emparer du micro». Ambiance verrouillage. «Il faut être réaliste. On se bat sur le terrain pour sauver des emplois, mais il suffit qu’un patron ou un ouvrier râleur accapare le micro et tout ce travail peut être mis à terre. Je comprends sa vigilance», nuance l’élue alsacienne socialiste Catherine Trautmann, qui fut ministre sous Lionel Jospin (1997-2000) alors qu’Emmanuel Macron, lui, étudiait à Sciences Po. Avant d’intégrer en 2002 la prestigieuse ENA ici, à Strasbourg.

Il faut, surtout, observer celui que ses amis, au sortir de ses brillantes études, surnommaient avec affection «Le minet» en raison de son physique altier et de ses tenues toujours soignées. Bien que gourmand d’images, Emmanuel Macron n’est pas du genre politicien-bateleur. Cet intellectuel, débarqué en politique après être passé par la banque d’affaires (Rothschild & Cie), parle rarement en premier. D’abord l’écoute. Puis le constat: «La France a les moyens de son redressement explique-t-il aux journalistes du Temps et de Die Zeit qui l’accompagnent ce jour-là. Ce qu’il faut, c’est se donner un projet, assumer le besoin de leadership. Comment y parvenir? En expliquant ce qui ne marche pas et pourquoi, en s’inspirant de ce qui marche, en donnant un sens à l’action conduite.»

Pour qui ne connaît pas ce ministre imposé à ce poste par Manuel Valls en avril 2014, l’image qui vient spontanément à l’esprit est celle du premier de la classe. Très doué. Très poli. Très bien mis. Erreur. Emmanuel Macron est au fond plus professeur qu’étudiant. Le voici près de Stuttgart, affairé à visiter une usine hyperautomatisée, emblématique de l’industrie 4.0 allemande, appuyée sur une génération de machines-outils «intelligentes». L’exposé de l’entrepreneur local, en anglais, a été flou. Mais le ministre l’interroge quand même, en anglais lui aussi, sur les leçons à retenir pour la France. Séquence pédagogique: «Mon rôle est de dire la vérité. L’industrie française n’a pas su prendre le tournant de la robotisation durant les années 80 et 90. La montée en gamme et la spécialisation de nos industries n’ont pas été au rendez-vous. Il nous faut donc aujourd’hui réorganiser nos filières et nous doter d’une ambition industrielle qui s’articule autour de l’industrie du futur. Ce qui nécessite des réformes en profondeur».

«Réformes» et «social-libéral»: ces deux mots lui collent au costume depuis son arrivée à Bercy. Pas étonnant, dès lors, qu’Emmanuel Macron aime s’afficher, en Allemagne, avec ses homologues du SPD, le parti du réformateur Gerhard Schröder. Sauf que ce pur produit de l’élitisme à la française n’a pas la rudesse de l’ex-chancelier. «Son verbe favori n’est pas trancher, mais expliquer», juge une collaboratrice. Sourire. Le 18 mai prochain, Emmanuel Macron dévoilera les grandes lignes du projet «Industrie du futur»: «Les Français doivent d’abord être convaincus que nos réformes aboutiront à la création d’emplois poursuit-il». Comment? Par les chiffres avant tout: «On ne peut pas profiter de l’expérience allemande sans faire converger nos systèmes. Les 4% de chômage au Bade-Wurtemberg sont le résultat d’un certain modèle de fiscalité et d’indemnisation chômage qui n’est pas idéal mais a de meilleurs résultats que le nôtre. On ne peut pas fermer les yeux».

La journée de visites et d’entretiens franco-allemands est cadrée telle une mission d’audit. Emmanuel Macron échange assez peu. Il note mentalement, interroge, cible ce qui peut faire sens en France, relie prouesse technique et faisabilité politique. On comprend mieux pourquoi, après avoir servi François Hollande à l’Elysée de 2012 à 2014, l’intéressé envisageait de monter un cabinet de consultants en lien avec l’un de ses mentors, l’homme d’affaires octogénaire Henry Hermand.

Nils Schmid est le vice-président de la coalition SPD-Verts qui dirige le Bade-Wurtemberg, fief de Mercedes et BMW. «Emmanuel est un pragmatique dit-il en français. Sa force, c’est le diagnostic. Il veut utiliser la réussite allemande pour faire changer la France.» Le ministre SPD loue l’enracinement local des banques régionales germaniques, souvent contestées. Son homologue parisien risque aussitôt un parallèle: «La France a gardé un réseau de banques très solides, dont l’action est parfois contrainte par les nouvelles règles prudentielles européennes. Elles doivent aujourd’hui davantage soutenir les petites et moyennes entreprises industrielles, adossées au tissu de start-up innovantes».

Arnaud Montebourg, son tonitruant prédécesseur, avait le sens de la formule et des «coups». Pour défendre le «made in France», il avait enfilé un pull marin breton. Emmanuel Macron est plus dans le Meccano et le Monopoly. Assez charismatique pour être cathodique. Trop sérieux pour être «people». Son élément? L’investissement. La flexibilité si nécessaire du marché du travail. Le lien entre la finance et la production. Avec le handicap de ses bonnes manières: «Les entrepreneurs et les politiciens sont des corsaires qui aiment passer à l’abordage, souligne un député PS qui a bataillé contre son projet de loi sur la croissance et l’activité, maintenant au Sénat. Emmanuel, lui, est un brillant officier d’état-major.»

Ce réformateur pragmatique a néanmoins une force: l’endurance. A l’Assemblée nationale, il a bataillé jour et nuit pour son texte. En visite officielle, il ne cille pas lorsque les retards s’accumulent, ou que ses collaborateurs s’activent autour de lui. Flegmatique aussi. L’indispensable téléphone portable, gardé par le chauffeur, reste à distance. Le pas est calme. L’enfant de Picardie pourrait être Britannique avec cette touche d’humour, de culture, de retenue et de capacité à anticiper qui fait les grands banquiers. La politique à l’heure de François Hollande, où tout doit être calculé au millimètre à l’aune des sondages et du rassemblement à gauche? «Je crois qu’il ne l’aime guère, confesse un de ses collaborateurs à Bercy. Etre en première ligne le grise, mais il en voit trop les limites. Il préfère sans doute la fabrique du pouvoir.»

«Les Français doivent être convaincusque nos réformes aboutiront à la création d’emplois»

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