Emploi

Les employés retraités sont déjà une réalité

En Suisse, 12% des personnes de plus de 65 ans travaillent encore. A l’aube du vote sur la réforme de la prévoyance vieillesse, qui veut retarder le départ à la retraite des femmes, des seniors actifs témoignent

Dans le projet Prévoyance 2020, soumis au vote populaire le 24 septembre prochain, un point de la réforme attise particulièrement le débat dans le grand public. C’est la perspective d’un allongement de l’âge de la retraite pour les femmes de 64 à 65 ans. Un changement qui, par anticipation, fait tout à coup réaliser à ceux qui travaillent aujourd’hui que leur propre passage à la retraite a de bonnes chances d’être reporté. Dans le meilleur des cas.

Travailler plus longtemps pour ne pas gagner moins? Cette porte ouverte à la retraite à 67, 68 et, pourquoi pas, 70 ans en inquiète certains. Pourtant, les chiffres sont sans ambiguïté: par nécessité ou par envie de ne pas être mis à l’écart, les Suisses sont déjà de plus en plus nombreux à poursuivre une activité lucrative au-delà de 65 ans.

Les plus de 65 ans travaillent toujours plus

En 2016, selon l’OFS, 12% des personnes de plus de 65 ans travaillaient à temps plein ou à temps partiel, contre 9,2% en 2010. Cette augmentation constante devrait se poursuivre, puisque le taux de conversion (la transformation de l’épargne retraite en rente) sera abaissé si Prévoyance 2020 passe la rampe. Ce qui signifie qu’à cotisations égales, les rentes seront inférieures à celles perçues aujourd’hui.

La Suisse n’est pas une exception. Partout, dans les pays voisins, les seniors sont toujours plus à travailler après l'âge légal de la retraite, quoique dans une proportion généralement moins importante. Aux Etats-Unis, les retraités travailleurs sont encore plus nombreux, avec 18% des plus de 65 ans, soit près de 9 millions de personnes. Outre-Atlantique aussi, la progression est constante depuis les années 2000.

Travailler encore pour, aussi, conserver un lien social

Mais quel que soit le pays ou le continent, les motivations de ces actifs du troisième âge sont les mêmes: se maintenir sur le marché du travail, conserver un lien social et, bien sûr mais pas toujours obligatoirement, compléter les revenus qu’ils tirent de la rente qu’ils ont accumulée durant leur vie active.

C’est ce que montrent les statistiques. Mais c’est aussi ce qui ressort des témoignages et des histoires personnelles de ces travailleurs qui auront passé plus ou moins un demi-siècle à mériter salaire.


«Toutes les connaissances de mon âge font face au même problème»

A 66 ans, Marina garde le sourire. Elle a pris sa retraite il y a deux ans, à l’âge légal. Depuis, elle cherche à tout prix à rester dans la «vie sociale»: ne pas être enfermée à la maison en ne voyant plus personne, garder un lien avec les gens qu’elle a côtoyés durant toute sa vie professionnelle. «Quand on a la chance d’être en bonne santé et de pouvoir continuer à travailler, il ne faut pas hésiter, affirme-t-elle. La retraite est un cap souvent difficile à passer.» L’argument financier est rapidement évoqué. «Ma retraite ne suffit tout simplement pas pour vivre», constate-t-elle, résignée.

Difficile de lâcher son activité à la retraite

Tenancière de bar à Genève, Marina a dirigé son dernier établissement pendant plus de vingt-sept ans. Difficile de lâcher complètement au moment de la retraite. «J’ai trouvé un emploi dans un petit bar où je travaillais quatre heures par jour, cinq jours par semaine», ajoute-t-elle. Marina a cessé cette activité au mois de mars. Détentrice d’un apprentissage de coiffure, elle fait actuellement quelques heures de coiffure dans le salon d’une amie. Et complète son temps libre aux puces et aux vide-greniers.

Si elle se rend compte qu’elle ne pourrait plus assumer le service complet d’une brasserie, Marina «cherche une petite activité – aider des personnes âgées, faire les courses, garder des animaux –, de quoi m’occuper quelques heures par semaine». Elle est inscrite depuis avril sur la plateforme en ligne Gozen, qui met en relation les seniors suisses à la retraite encore actifs et des recruteurs à la recherche de quelques services. Sans grand succès pour l’instant. «Toutes les connaissances de mon âge font face au même problème, conclut-elle. J’ai envie de travailler parce que j’aime mon métier. Pour certaines personnes qui n’ont pas exercé une profession qu’elles appréciaient ou dans une mauvaise ambiance, l’AVS est une délivrance.» (Thibaud Rullier)


«Cuisinier pour le plaisir et la prévoyance»

A Bad Zurzach, une petite ville thermale du nord du pays, la santé est la principale préoccupation des visiteurs. Andreas Tinner, 71 ans et demi, y apporte sa réponse culinaire avec une cuisine basée sur le principe dit des cinq éléments. Chef cuisinier à l’hôtel Zur Post, dans un bâtiment historique, il se plaît à servir deux jours par semaine, mardi et jeudi, une cuisine traditionnelle ou chinoise basée sur ces principes chinois d’harmonie et d’équilibre.

L’accent n’est pas mis sur les produits, mais sur l’ordre dans lequel on ajoute les composants pendant la préparation des plats et lorsque l’hôte les mange. Andreas Tinner est connu pour sa maîtrise de cette théorie millénaire. Comme son nom l’indique, elle est fondée sur cinq éléments, et autant de goûts: acide (bois), salé (eau), aigu (métal), amer (feu), sucré (terre). Au programme lors de notre visite, consommé aux cinq éléments, poulet aux cinq épices et poisson au gingembre.

«Lacunes de prévoyance»

Andreas Tinner a appris l’art de la cuisine chinoise en Asie, et a passé des examens à ce sujet. Mais sa carrière ne l’a pas emmené qu’en Extrême-Orient. Après un apprentissage de cuisinier à Lausanne, il a accru son savoir notamment à Genève, à l’ex-Hôtel du Rhône (Mandarin) et à Zurich, au Dolder. Il a ensuite voyagé pendant quatorze ans à l’étranger, au Canada, en Australie, en Nouvelle-Zélande – où il a rencontré sa femme – et naturellement en Asie.

«La cuisine est un hobby que j’aimerais encore pratiquer quelques années, mais comme j’ai des lacunes de prévoyance du fait de mes voyages, mon emploi me permet aussi d’améliorer ma rente future», nous déclare-t-il. Le cuisinier ajoute que sa femme est de dix ans plus jeune que lui. Il n’a guère envie de prendre une retraite définitive pendant que sa femme travaille. Leurs deux enfants sont en effet adultes. Son objectif est de continuer jusqu’à 75 ans. Ce week-end, il votera résolument pour les 70 francs supplémentaires pour l’AVS. (Emmanuel Garessus, Zurich)


Travailler après 65 ans, une banalité aux Etats-Unis

Il est mort en novembre 2016 à l’âge de 104 ans, deux semaines après l’élection de Donald Trump. Et jusqu’à l’âge de 104 ans, il a travaillé dans un supermarché, comme employé chez Walmart, dans l’Etat du Kansas. Loren Wade prenait son travail très à cœur. Etiquetage, emballage, caissier: il savait tout faire. Loren Wade a commencé à travailler à l’âge de 12 ans dans une pépinière et, pour lui, la retraite était tout simplement un vain mot. Bien sûr, sa situation était exceptionnelle, même s’il n’est pas le seul centenaire à aimer aller au turbin quotidiennement. Reste qu’aux Etats-Unis, voir des «retraités» travailler est quelque chose de fréquent, il suffit d’ouvrir les yeux dans les magasins et les restaurants. 

Le font-ils contraints et forcés, en raison d’une retraite dérisoire? Ce n’était en tout cas pas le cas de Loren Wade: il touchait 1700 dollars par mois avec sa retraite, et avec les autres aides dont il bénéficiait, il pouvait vivoter. Non, Loren Wade jugeait nécessaire de travailler pour sa santé mentale et continuer à interagir avec des clients lui procurait du plaisir. Tout simplement. Le modeste salaire mensuel de Walmart lui permettait tout de même des petits plaisirs qu’il ne boudait pas, comme aller au restaurant.

Aux Etats-Unis, les plus de 65 ans n’ont jamais été aussi nombreux à travailler; ils le font également plus longtemps qu’il y a quelques années. Surtout, la tendance va augmenter, prédit le Pew Research Center. Dans une étude publiée en juin 2016, il souligne qu’en mai de cette année, 18,8% des plus de 65 ans – près de 9 millions de personnes – travaillaient à temps plein ou à temps partiel. En 2000, ce chiffre n’était que de 12,8% et, depuis, la courbe n’a cessé de croître.

Les hommes ont plus tendance à travailler après l’âge de la retraite

En 2000, 46,1% des employés seniors travaillaient moins de trente-cinq heures par semaine, un chiffre qui est descendu à 36% en 2016. Ce sont les hommes qui ont le plus tendance à travailler après l’âge de la retraite: ils représentent 55% des travailleurs âgés alors mêmes qu’ils ne composent que 45% de la tranche des plus de 65 ans. Ceux d’origine asiatique (20,2%) et les Blancs (19%) sont plus enclins à travailler après 65 ans que les Afro-Américains (16,7%).

Selon le système «pay as you go», les assurés américains prennent généralement leur retraite entre 62 et 70 ans, et touchent la pension complète en fonction de leurs années de cotisations. Les sommes versées par la Social Security ne sont pas généreuses. Ceux qui le peuvent souscrivent ainsi un plan de retraite privé, qui vient mettre un peu de beurre dans les épinards. Mais pour les plus de 65 ans, c’est généralement avant tout le sentiment de rester utile et intégré à la société qui primerait dans leur choix de s’accrocher au travail. (Valérie de Graffenried, New York)

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