«A ma connaissance, c'est la première plainte contre Pfizer impliquant l'analgésique Celebrex», clamait il y a une semaine Shawn Forster, avocat de l'étude américaine Davis, Bethune & Jones. La plaignante, Patricia Morris, accuse Pfizer d'avoir commercialisé la pilule contre la douleur en négligeant le risque cardio-vasculaire.

Après Merck & Co, qui a retiré l'analgésique Vioxx du marché à fin septembre 2004, c'est au tour de Pfizer, première entreprise pharmaceutique mondiale, d'entrer dans le labyrinthe judiciaire. Les analystes financiers s'adonnent déjà au petit jeu de la surenchère. Quelles seront les conséquences financières de l'avalanche de procès liés aux médicaments de la classe COX-2 (LT du 29.12.04)? Selon eux, l'affaire Vioxx coûtera entre 10 et 30 milliards de dollars. Richard Evans, analyste chez Bernstein, avance même la somme de 55 milliards, si la justice reconnaît l'entreprise coupable de grave négligence. Ce serait le cas si elle a, comme le prétendent des scientifiques, attendu deux ans avant de s'apercevoir des effets secondaires cardio-vasculaires démontrés par plusieurs études.

Wyeth, anciennement American Home Products, détient le record de la plus grande somme versée en justice ou par arrangement extrajudiciaire par une entreprise pharmaceutique. Il s'agit de quelque 14 milliards de dollars liés l'affaire dite «fen-phen». Le choc a lieu le 15 septembre 1997. La FDA américaine ordonne le retrait du marché de la fenfluramine et de la dexfenfluramine, commercialisées sous les noms de Pondimin et Redux. Ces préparations combinées, présentées comme un produit miracle contre l'obésité – qui frappe 58 millions d'Américains –, provoquent dans un tiers des cas de l'hypertension pulmonaire. American Home Products, qui a changé son nom en Wyeth pour faire oublier ce passé tragique impliquant plus de 6 millions d'Américains, a constitué des réserves à hauteur de 17 milliards de dollars.

Aujourd'hui, plus de sept ans après l'éclatement de l'affaire, le cours boursier de cette entreprise de la taille du Suisse Roche n'est plus affecté. Les comptes de la société du New Jersey s'en ressentent pourtant encore. Les résultats comparés des troisièmes trimestres 2004 et 2003 sont révélateurs. Un bénéfice net de 1,4 milliard de dollars efface une perte de 426 millions de dollars due à la constitution d'une provision supplémentaire «fen-phen» de 1,3 milliard de dollars.

«Une question à 3,6 milliards»

Wyeth voit le bout du tunnel, après de multiples rebondissements judiciaires consécutifs à la production de faux électrocardiogrammes par des patients qui voulaient toucher le pactole. Le premier procès perdu par Wyeth, en août 1999 au Texas, avait de quoi attirer les convoitises. La société a dû verser 23 millions de dollars à une seule personne.

Le dernier épisode du litige date du 4 janvier dernier. Un jour avant d'annoncer le don d'un million de dollars pour les sinistrés du tsunami asiatique, l'entreprise du New Jersey indique son intention de recourir contre le verdict d'un tribunal de Pennsylvanie qui octroie 2,5 millions de dollars de dommages et intérêts à trois personnes. Wyeth vient pourtant d'obtenir un début de sécurité juridique, concernant les 3 milliards de dollars restant à verser. La plupart des plaignants déjà inscrits ont accepté de réduire leurs exigences afin de laisser entrer dans la liste des personnes dédommagées des patients dont les effets secondaires sont apparus tardivement.

Merck & Co, dont le cours de l'action reste au plancher suite au retrait de Vioxx, devra peut-être affronter 50 000 plaintes. Pfizer n'est pas en reste. Il y a fort à parier que le record de Wyeth sera battu. Pourquoi le Celebrex provoque-t-il des effets secondaires découverts si tardivement? «C'est une question à 3,6 milliards de dollars», a répondu Hank McKinnell, patron de Pfizer. Son calcul, qui n'inclut que la chute des ventes de Celebrex, paraît un peu juste.