Analyse

L’atome n’est plus le pivot de la stratégie énergétique

Dans moins d’un mois, le parlement se lancera dans l’examen de la nouvelle politique énergétique de la Suisse, dite «stratégie 2050». La querelle nucléaire entre «pro» et «anti» n’est plus le pivot de cette réforme, même si les partisans de l’atome ne désarment pas. Il y a peu, dans les colonnes de la Basler Zeitung, l’économiste «libéral» Silvio Borner s’est livré à une attaque en règle de la stratégie défendue par le Conseil fédéral. A ses yeux, la production nucléaire reste indispensable pour assurer l’indépendance de la Suisse et alimenter le réseau avec un courant de base sûr et abondant. Il ne croit pas à l’encouragement étatique des nouvelles énergies renouvelables. Et qualifie plus simplement la transition énergétique proposée «d’erreur du siècle», car elle ouvre la voie à une augmentation des émissions de CO2 qui seront générées par des importations massives d’électricité produite à partir de gaz et au pire avec du charbon. Son intervention a été immédiatement traduite et diffusée en français sur le site Les observateurs.ch. Pour le professeur bâlois, la politique énergétique de la Suisse n’est donc pas sérieuse, cohérente avec les objectifs climatiques et serait même dangereuse au plan économique.

Mais, il l’avoue en préambule, il y a peu de chances que le parlement revienne sur l’abandon du nucléaire ou plus exactement sur le gel des investissements dans cette forme d’énergie. Et cela pour deux raisons majeures. La première est politique. Il existe aujourd’hui un large consensus pour un moratoire nucléaire de longue durée. Une majorité du parlement ne voudra sans doute pas fixer une date précise à la fermeture des centrales; celles-ci resteront donc en service tant que l’autorité de sécurité jugera leur exploitation sans danger excessif. L’interdiction pure et simple de recourir à la fission nucléaire, notamment à des réacteurs de 4e et 5e générations, ne sera probablement pas inscrite dans la loi. Voilà pour l’échelon politique. La seconde raison qui stoppe la filière atomique est économique. L’arrêt du développement nucléaire est déjà une réalité dans de nombreux pays (sa part dans le mix énergétique mondial recule). La Grande-Bretagne a certes choisi d’autoriser la construction de nouveaux réacteurs par l’électricien français EDF mais au prix d’un subventionnement étatique massif accordé pendant trente-cinq ans, aide qui double de fait le prix du mégawatt­heure par rapport au prix du marché.

Silvio Borner, qui ne s’attarde pas sur la compétitivité du nucléaire, insiste, lui, sur les coûts indirects induits par les nouvelles énergies renouvelables. En particulier, leur intégration va nécessiter des investissements très importants dans le stockage et les infrastructures de transport qui ne sont pas pris en compte dans la calculation des coûts réels. La répartition des frais entre producteurs, distributeurs et consommateurs s’annonce délicate et conflictuelle. Quant aux électriciens, on les incite à investir dans de nouvelles capacités hydrauliques mais le cadre commercial leur est défavorable, comme en témoigne l’inquiétude des propriétaires de barrages. Indépendamment des productions d’origine renouvelable, ils subissent de plein fouet la concurrence des exportations de courant sale qui ont fait chuter les prix sur le marché européen, en raison notamment d’une taxe carbone trop basse pour stopper la remise en route d’anciennes usines thermiques. Alors que certains prédisaient un black-out allemand et une forte dépendance au gaz russe, c’est l’inverse qui s’est produit. L’Allemagne nage sous les excédents.

C’est le principal paradoxe de la transition énergétique d’outre-Rhin. Les prix pour les consommateurs privés ont pris l’ascenseur avec l’intégration des renouvelables alors même que les prix de gros sur le marché européen sont au plus bas, pour plusieurs années au moins. Résultat: les énergies propres progressent mais ne permettent pas de réduire les émissions de CO2. La Suisse, seule, ne pourra pas échapper à cette incohérence qui veut que l’on encourage les technologies pauvres en CO2 tout en laissant croître les quantités de courant produites à partir d’énergie fossile.

L’économiste Silvio Borner n’a pas tort de pointer du doigt ces incohérences de la transition énergétique. Mais il se trompe en mettant en cause les incitations et les mécanismes de marché en général. Le secteur de l’énergie n’évolue pas dans un marché parfait. Les coûts environnementaux ne sont pas facturés à leur juste valeur; quant aux consommateurs, ils disposent de peu de choix dans l’offre et rien ne les encourage à utiliser de manière plus rationnelle l’énergie. Le projet soumis par le Conseil fédéral n’est certes pas sans reproche mais il induit un processus vertueux, en bannissant certains appareils, en limitant la consommation des véhicules et en créant les bases financières pour un assainissement du parc immobilier notamment. Le débat ne peut se résumer au seul abandon du nucléaire et à son remplacement par les énergies renouvelables. La nouvelle politique énergétique ne sera pas statique. Elle devra être constamment adaptée aux nouvelles réalités économiques. Silvio Borner souhaite que le peuple se prononce. C’est un choix qui se défend. Mais il comporte un risque majeur: le citoyen aura le sentiment de voter «pour» ou «contre» une politique figée une fois pour toutes dans le marbre alors même que celle-ci sera forcément évolutive, un long processus de transformations. Elle porte néanmoins en elle des objectifs globaux qui sont largement partagés.

La stratégie énergétique suisse ne sera pas figée dans le marbre et sera un long processus de transformations