Depuis plusieurs générations, on l’a essentiellement considérée comme acquise, peu chère et abondante. Pourtant, l’énergie se fait rare, moins disponible et, de fait, onéreuse. En particulier ces temps, alors que la pression exercée par le conflit en Europe met brutalement en exergue les limites de notre système. Un système en grande partie basé sur un dangereux numéro d’équilibrisme et de dépendance entre exportations et importations saisonnières. Si la pandémie aura révélé la limitation et la complexité d’une économie globalisée à l’extrême, la situation géopolitique actuelle fait de même avec notre paradigme énergétique. Pour mieux comprendre la problématique à laquelle nous devons faire face et les différentes pistes à explorer en tant qu’entreprise, collectivité ou individu, la porte-parole de Romande Energie Michèle Cassani répond à nos questions.

Le Temps: Quand on en parle autour de nous, tout le monde semble d’accord avec la nécessité de rendre notre paradigme énergétique plus durable et résilient. Pourtant, dans les faits, force est de constater que les projets allant dans ce sens rencontrent souvent une forte résistance. Comment expliquer ce paradoxe et dans quelle mesure freine-t-il l’instauration d’un paradigme plus durable?

Michèle Cassani: C’est en effet l’une des contradictions les plus frappantes de notre époque. Tout le monde semble – en théorie – soucieux de l’environnement et souhaite vivre dans un monde plus durable. Mais, comme vous le mentionnez, de nombreux projets sont freinés, pour ne pas dire stoppés, en raison d’une pluie d’oppositions. Un cas de figure qui concerne particulièrement le développement d’infrastructures éoliennes. Dans ce sens, la démocratie directe constitue un certain frein au développement durable puisque le moindre projet rencontre quasiment toujours des oppositions, le plus souvent émises dans un souci de sauvegarde du paysage. Or je pense que c’est un luxe que nous n’avons plus. Veut-on préserver le paysage et continuer à dépendre des hydrocarbures, avec tous les inconvénients que cela implique? Ou veut-on prendre les devants et devenir maître de notre transition énergétique tout en respectant bien sûr la biodiversité indispensable à la vie? En somme, on avance bien trop lentement, et cela tant dans le développement des filières énergétiques d’avenir que dans les rénovations de notre parc immobilier, avec un taux de rénovation en Suisse qui stagne actuellement à moins de 1%.

Aujourd’hui, alors que nous sommes confrontés à un contexte d’urgence, ces oppositions constituent-elles toujours un frein aussi important?

Malheureusement oui. Je prends pour exemple le Parc éolien de Sainte-Croix, en construction depuis un an. Il aura fallu plus de vingt ans pour qu’il puisse se réaliser. Il en va de même avec des projets hydrauliques comme la petite centrale hydroélectrique sur l’Arnon, à Vuiteboeuf. Les opposants veulent bien du durable, mais ils ne veulent pas que leurs habitudes et leur environnement soient impactés par le développement de nouvelles infrastructures. Nous le constatons également dans les sondages où, apparemment, seuls 50% des personnes seraient prêtes à opter pour des éco-gestes tels que mettre un couvercle sur sa casserole ou baisser la température de son logement.

La Suisse aurait pourtant le potentiel durable pour tendre vers un modèle d’autonomie?

C’est en tout cas ce qu’estiment de nombreux experts. Entre l’ensoleillement dont on bénéficie, la topographie que nous avons – avec notamment la présence de glaciers et de lacs de montagne jouant en faveur de notre filière hydraulique – et le potentiel encore peu exploité de l’ensemble des filières renouvelables, nous aurions en effet de quoi nous en tirer beaucoup mieux qu’aujourd’hui.

Vous ambitionnez d’ailleurs de faire de la Suisse romande la première région décarbonée du pays.

Tout à fait. En notre qualité d’acteur de la décarbonation et soucieux de la nécessaire transition énergétique, nous accompagnons nos clients, des entreprises aux collectivités en passant par les consommateurs, pour faire de la Suisse romande la première région décarbonée du pays d’ici à 2040. En tant que producteur et distributeur d’énergie et de services énergétiques, notre expertise et notre savoir-faire nous permettent d’amener des solutions concrètes sur le terrain. Notre approche se base ainsi sur les trois axes que sont la production d’énergie renouvelable, électrique et thermique, le développement de solutions clés en main et le déploiement de services et de conseils chez nos clients commerciaux et individuels. Dans une époque où les consommateurs deviennent producteurs à leur tour, il s’agit de faire évoluer notre rôle et notre offre pour les accompagner dans ce mouvement.

Parlez-nous de ce volet de conseil et d’accompagnement. Tout un chacun peut venir solliciter votre expertise pour devenir acteur de cette dynamique durable?

Oui. Plus précisément, notre activité de conseil cible les entreprises, les communes et les particuliers à travers des programmes dédiés. Ce qui donne naissance à un écosystème pertinent au sein duquel nous agissons avec l’ensemble des acteurs concernés. Nous proposons par exemple aux entreprises de réduire leur consommation d’énergie et leur empreinte carbone avec notre solution de conseil baptisée «ZenCO2», fruit d’un partenariat avec le groupe Dss+, basé à Genève, expert dans les thématiques de durabilité.

Et pour les particuliers, que faites-vous pour leur permettre de s’impliquer dans cette dynamique durable?

Les particuliers peuvent toujours solliciter notre expertise pour toute démarche énergétique liée à leur habitat. Nous avons en outre élaboré un programme de sensibilisation en passant par les communes. Appelé «Ma commune et moi», il permet aux habitants d’aller à la rencontre des autorités communales pour leur poser des questions sur les leviers qu’ils peuvent activer individuellement afin de réduire leur empreinte carbone. Réglage de leur chauffage et bonnes pratiques au sein du logement, manière de se déplacer ou encore alimentation constituent autant de thèmes pouvant être abordés par l’intermédiaire de cette mesure. Concrètement, les familles qui s’inscrivent au programme bénéficient de l’accompagnement d’un coach en durabilité durant tout un trimestre. Cela permet à toute la famille de s’impliquer concrètement dans une démarche écologique en revisitant ses habitudes de consommation. Toutes les informations sur les communes impliquées et les démarches à effectuer sont à disposition sur notre site internet.

Concernant les communes, vous proposez aussi de les épauler pour superviser les rénovations de leur parc immobilier?

C’est exact. Via notre programme Commune Rénove, nous accompagnons les collectivités dans leurs démarches de rénovations énergétiques. Un service que nous proposons autant pour les infrastructures et bâtiments communaux que pour les biens des propriétaires privés qui y habitent. Ce projet, que nous avons d’ailleurs élaboré avec le soutien de l’Office fédéral de l’énergie (OFEN) ainsi que de la Direction de l’énergie du canton de Vaud (DGE-DIREN) et d’autres précieux partenaires permet par ailleurs d’engendrer un important effet de levier puisqu’il peut déboucher sur la mise en œuvre d’infrastructures durables de grande envergure, telles que le développement de réseaux de chauffage à distance ou des microgrids (micro-réseaux), mais aussi l’installation de grosses pompes à chaleur.

Pour revenir au contexte actuel, comment envisagez-vous la potentielle crise énergétique de cet hiver?

Même si nous ne devions pas subir de pénurie, la situation resterait longtemps préoccupante, notamment en raison de l’augmentation de la population, de l’électrification de la société et de la sortie, décidée par la Confédération, des énergies fossiles et du nucléaire. Tout cela implique de repenser nos habitudes de consommation. Il s’agit également de tabler sur une production propre pour gagner en autonomie, mais aussi pour suivre et porter la Stratégie énergétique 2050. Il est cependant nécessaire d’accélérer le rythme de la transition pour construire rapidement de nouveaux ouvrages et de nouvelles infrastructures durables. En Suisse, on doit souvent attendre vingt ans pour y arriver, alors que nos pays voisins parviennent à réaliser ce type de projets en cinq à six ans. L’heure n’est plus à la réflexion mais à l’action!