C'est un mouvement de fond. Aujourd'hui, de plus en plus de parents veulent offrir à leurs enfants l'atout du multilinguisme et de la maîtrise des langues. C'est le cas de Silvia et Peter, par exemple. Bâlois, ils vivent à Lausanne depuis plusieurs années, mais continuent de parler en suisse alémanique, entre eux et avec leurs enfants de 7 et 10 ans.

«Lorsque nous sommes arrivés ici, parce que mon mari, médecin, avait trouvé un poste à Lausanne, nous n'étions pas sûrs de rester très longtemps. Nous pensions plutôt repartir en Suisse alémanique assez rapidement», raconte Silvia. Mais le temps a passé, les enfants ont grandi et «lorsque la question de l'école s'est posée, nous nous sommes trouvés devant un choix: nos enfants, de langue maternelle alémanique, allaient être scolarisés dans une nouvelle langue. Nous nous sommes demandé s'il valait mieux que ce soit le français ou l'anglais et nous avons choisi l'anglais: mon mari a longtemps travaillé en Angleterre, il est presque bilingue, il voulait que les enfants le soient aussi; et c'est la langue la plus utilisée à travers le monde.» C'est ainsi que Silvia et Peter ont inscrit leurs enfants à l'International School of Lausanne (ISL). Cette école offre un cursus scolaire anglophone. Elle prépare en particulier au baccalauréat international et ouvre les portes des universités suisses, américaines et anglo-saxonnes.

«A l'ISL, les enfants apprennent aussi à connaître et à respecter d'autres cultures. Ils acquièrent la tolérance envers elles et le respect des minorités. C'est très important pour nous, ajoute Peter. Enfin, nos enfants ont la chance de pouvoir commencer à développer un réseau international de camarades». «L'anglais est aujourd'hui la langue qu'ils parlent le mieux, souligne Silvia, puis vient l'allemand. Quant au français, leur troisième langue, ils ont commencé à l'apprendre en 2e primaire. C'est la seule chose que je regrette un peu: j'aimerais que leur français soit un peu meilleur.»

L'ISL, qui a ouvert un nouveau campus en octobre dernier au Mont-sur-Lausanne, a pour vocation originelle d'accueillir les enfants de la communauté anglophone, des expatriés et des cadres de multinationales basés en Suisse, par exemple. Pour qu'ils puissent, si leurs parents changent de poste et de pays, réintégrer facilement une autre filière d'étude internationale. Mais ces dernières années, l'ISL connaît un autre phénomène: de plus en plus de familles suisses ou francophones y inscrivent leurs enfants, explique Michèle Laird, directrice du développement et responsable de la communication. L'école compte 15 à 17% de familles dans ce cas. Certains parents envisagent une carrière internationale et y placent leurs enfants à titre préventif; d'autres veulent simplement leur ouvrir de nouveaux horizons, comme Philippe Gerber et sa femme (lire ci-dessous).

En terme d'effectifs, le nombre d'élèves a triplé en moins de dix ans, pour atteindre 550 enfants et ados. «Nous sommes archi-pleins et nous devons donner la priorité aux parents qui travaillent dans les compagnies internationales», explique Michèle Laird.

A vrai dire, en ce moment, tous les établissements qui offrent des filières bilingues ou misent fortement sur les langues sont pris d'assaut. «L'enseignement de l'anglais est de plus en plus demandé par les familles francophones», confirme Norbert Foerster, le directeur de l'Institut international de Lancy, dans le canton de Genève, qui compte 750 élèves. «Nous augmentons le nombre de classes dans le primaire», ajoute John Douglas, directeur des admissions à l'Ecole internationale de Genève. La demande est aussi très forte au niveau du cycle d'orientation: «Notre cursus permet d'ajouter l'anglais sans perdre le niveau de français, ce qui offre ensuite la possibilité de rejoindre l'école publique pour faire le gymnase. C'est très intéressant pour les parents et nous n'arrivons pas à satisfaire la demande au niveau du cycle», poursuit-il.

Même constat au Collège du Léman, à Versoix, qui prépare notamment à la maturité bilingue français-anglais. «Chez nous, explique Francis Clivaz, le fondateur et directeur de l'école, 60% des élèves sont anglophones et 40% francophones, cette dernière part tendant à s'accroître. Pour les parents, il est clair que l'avenir professionnel de leurs enfants passe par l'anglais.» L'établissement accueillait 1100 élèves en 2000, contre1800 actuellement. «Aujourd'hui, nous sommes au maximum de nos capacités», avoue Francis Clivaz.

Si l'anglais est très coté, l'allemand conserve ses adeptes. «Certains parents inscrivent leurs enfants chez nous des années à l'avance pour être sûrs d'avoir une place», s'exclame Pia Effront, directrice générale adjointe de l'Ecole Moser à Genève, qui offre une filière bilingue français-allemand à partir de la 5e primaire et prépare à la maturité bilingue. Egalement présidente de la Fédération suisse des écoles privées, elle constate que partout en Suisse, et même davantage outre-Sarine, la demande pour l'enseignement des langues a fortement augmenté, y compris pour les tout-petits. Car l'autre demande très forte des parents, qui rejoint souvent la première, est celle de la scolarisation précoce dans un établissement qui offre des horaires continus. «Seule l'école privée était adaptée à mes horaires, raconte Louise*, journaliste indépendante à Neuchâtel. Lorsque ma fille était petite, les horaires, dans l'enseignement public changeaient de semaine en semaine, c'est juste impossible lorsque l'on travaille.»

«Le jardin d'enfants, dès 3 ans, a énormément de succès», souligne Michèle Laird. Les responsables d'autres écoles disent la même chose: «Il y a de plus en plus de couples où les deux parents travaillent, ils ont impérativement besoin d'horaires continus, avec une prise en charge du repas de midi, voire des devoirs pour les plus grands», explique Maria Kraftsik, doyenne principale de l'Institut Mont-Olivet, à Lausanne, la seule école romande qui offre un cursus bilingue français-allemand, de 3 ans à la maturité. «Les parents ont aussi envie que leurs enfants soient socialisés tôt et puissent commencer rapidement à apprendre. Entre 3 et 6 ans, ils ont un énorme appétit d'apprendre. Pour les langues, c'est formidable.»

Le must pour les établissements, c'est donc de cumuler les deux atouts: «Il y a un réel engouement pour l'école bilingue dès 3 ans», lance Catherine Firmenich, présidente de l'Association genevoise des écoles privées et directrice de La Découverte à Genève, une école bilingue français-anglais qui accueille les 3 à 12 ans. «Nos effectifs ont décuplé en quatorze ans, passant de 13 à 130 élèves. Chaque année, nous avons 10 à 15 élèves de plus. Les parents ont l'impression que cette langue fait partie des mœurs et qu'on ne peut tout simplement plus s'en passer», raconte-t-elle. «De nombreux parents nous demandent pourquoi nous n'offrons pas toute la scolarité dès le jardin d'enfants», sourit de son côté Pia Effront.

Et pour offrir le bilinguisme aux petits, la seule possibilité est de se tourner vers le privé. Car cette offre n'existe pas ou quasiment pas dans l'instruction publique. Dans la plupart des cantons, l'enseignement bilingue commence au gymnase seulement. A Genève, par exemple, des filières bilingues anglais (5 classes, environ 120 élèves en 1reannée) et allemand (3classes, environ 70 élèves en 1re également) existent dans quatre collèges et mènent à la maturité. Elles connaissent également un réel engouement.

* Prénom fictif