Depuis quelques jours, les vitrines s’animent. Derrière les rideaux de fer, les mannequins se sont parés de manches courtes, de robes fleuries et de sandales. La réouverture, c’est ce lundi pour les magasins de vêtements et de chaussures, qui ont vu leurs revenus réduits à néant pendant les deux mois de fermeture imposés pour lutter contre la pandémie de coronavirus.

«C’est un soulagement, confie Sébastien Aeschbach, propriétaire des magasins de chaussures portant son nom, même si nul ne sait comment le consommateur réagira.» Il espère que, privés de lèche-vitrine pendant deux mois, ses clients seront au rendez-vous. D’autant que cette date coïncide avec l’inauguration de sa nouvelle enseigne genevoise sur l’une des artères les plus passantes de la ville, dans des locaux longtemps restés vacants après le déménagement du géant H&M deux immeubles plus loin.

Amputés d’un cinquième des revenus

Dans un récent pointage, Credit Suisse, qui publie chaque année une analyse de la branche du commerce de détail, tablait pour cette année sur une baisse de 20% du chiffre d’affaires dans le secteur non alimentaire stationnaire (magasins physiques) par rapport à 2019, en raison de la fermeture.

Des pertes que la hausse des revenus de l’e-commerce (+30%) pendant cette période n’aura que peu compensées, ajoute la grande banque, le secteur étant malmené depuis plusieurs années déjà par la concurrence étrangère en ligne – l’Allemand Zalando s’arroge un cinquième des ventes sur internet. Une situation qui a conduit à des licenciements: Credit Suisse relevait une hausse de 15% des demandeurs d’emploi en mars par rapport à février et s’attendait à ce qu’il augmente encore, malgré le recours massif au chômage partiel.

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En cause, principalement les charges fixes – hors salaires –, qui faisaient craindre l’amorce d’une «phase critique», selon les termes du patron de Manor, Jérôme Gilg. Lors d’un séminaire en ligne organisé par l’Université de Saint-Gall début avril, il faisait état d’une chute de 80% du chiffre d’affaires «en l’espace d’une semaine» pour l’enseigne bâloise. En dépit du fait d’avoir pu continuer à exploiter ses supermarchés alimentaires, soit la moitié de ses magasins. Les purs acteurs du secteur vestimentaire se sont, eux, retrouvés complètement à sec.

Soldes précoces

Et si la réouverture est perçue comme l’amorce d’une reprise, elle ne résout pas tout. Notamment le problème des tonnes d’invendus, d’une collection de printemps déjà largement dépassée. «Nous sautons pratiquement une saison textile entière à cause de la fermeture», relève une porte-parole de Manor. Le groupe prévoit ainsi d’écouler une partie de la marchandise avec des «rabais attrayants».

Idem dans les magasins du groupe Dosenbach-Ochsner (chaussures et sport), dont le patron, Patrik Pörtig, indique vouloir «fêter la réouverture avec de superbes promotions». Des soldes précoces – ils démarrent en général mi ou fin juin – qui ont déjà en partie commencé en ligne, sur les plateformes de H&M, de C&A, mais aussi de l’enseigne haut de gamme Bongénie-Grieder. De quoi donner du crédit aux craintes exprimées par plusieurs ONG sur un retour de l’hyperconsommation avec les réouvertures.

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Une stratégie que tous les commerçants ne partagent pas. Notamment Sébastien Aeschbach, qui avance lui aussi un «besoin de trésorerie, mais en misant plutôt sur le prix du panier moyen» de ses clients, que sur le volume d’articles. Pas de ventes à perte donc. «Ce ne serait d’ailleurs pas le bon message, puisqu’il sous-entendrait que notre marchandise est périssable. Or nous vantons au contraire la durabilité, au sens strict, de nos produits», souligne-t-il. Pour les chaussures qui ne trouveraient pas preneur, «les pièces basiques et intemporelles seront proposées à la vente au printemps prochain», indique Sébastien Aeschbach.

Commandes reportées ou annulées

Manor dit aussi avoir pu déplacer une partie de sa collection au printemps suivant. Des reports qui laissent prédire une forte baisse des commandes auprès des fournisseurs lors des prochaines saisons.

Ce, alors que des ONG s’alarment déjà des répercussions sur toute la filière textile des annulations intervenues ces derniers mois. «Ces décisions ont eu des conséquences dramatiques dans les pays producteurs de vêtements, où les usines ont été contraintes de fermer, faute de travail», avertit Géraldine Viret de Public Eye, appelant les enseignes à maintenir les contrats. «Rien qu’au Bangladesh, où les habits représentent 84% des exportations, les grandes marques ont annulé ou repoussé pour au moins 3,1 milliards de dollars de commandes», ajoute-t-elle, citant l’Association des fabricants et exportateurs de vêtements du Bangladesh.

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De quoi fragiliser davantage des ouvriers textiles employés dans des conditions précaires, forcés de prendre des congés sans solde, relate Clean Clothes Campaign. Et Géraldine Viret de regretter qu’aucune réponse claire et coordonnée ne soit apportée par les enseignes de la mode, «pas même sur les conditions sanitaires dans les usines qui rouvrent actuellement», tandis que le virus n’a pas disparu.

Aucune des enseignes sondées ne chiffre précisément les reports ou annulations de commandes, «pour des raisons de concurrence», indique Patrik Pörtig. Chez Manor, les annulations représentent 3% des commandes d’été, «principalement pour des maillots de bain, et toujours en concertation avec les fournisseurs». Pour l’an prochain, «les budgets d’achat seront inévitablement plus bas», prédit Sébastien Aeschbach.


Les vêtements, une priorité de seconde main

Dans la période économique compliquée que les ménages suisses éprouvent déjà ou doivent se préparer à éprouver, il faut faire des sacrifices, renoncer à certaines dépenses. Parmi les achats non indispensables, les vêtements devraient être les premiers touchés par ce phénomène. Selon un sondage de Comparis réalisé en avril auprès d’un millier de personnes et publié vendredi, deux tiers des répondants déclarent qu’il s’agit des achats auxquels ils renonceraient le plus facilement, si nécessaire. En mars, cette proportion se situait à 60%. En deuxième position des sacrifices envisagés se situent les articles électroniques et technologiques. Plus de 64% s’en passeraient, contre 58% un mois auparavant.

Même si les perspectives financières des ménages sont plutôt sombres, il ressort toutefois de ce sondage qu’ils sont désormais 22% à vouloir consacrer leur argent éventuellement disponible à «la réalisation d’un rêve de longue date». Ils n’étaient que 16% en mars. Il faut croire que les habits et les gadgets électroniques, ce n’est pas ce à quoi les Suisses «rêvent de longue date». LT