Âgé de 53 ans, Patrik Gisel a succédé à Pierin Vincenz en octobre dernier à la tête de Raiffeisen Suisse. Il a fait le point sur les projets de la troisième banque de Suisse à l’issue de la publication des résultats annuels 2015 du groupe vendredi à Zurich. Entretien.

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Le Temps: Dans ses pronostics pour 2016, Raiffeisen compte parmi les établissements les plus prudents en anticipant une croissance de seulement 0,9% pour le PIB suisse cette année. Quel en sera l’impact sur vos activités hypothécaires, dont le volume a crû de 5,2% l’an dernier, contre 2,8% pour l’ensemble du marché en Suisse?

Patrick Gisel: Nous anticipons toujours un atterrissage en douceur à partir des niveaux de prix élevés que nous observons actuellement dans beaucoup d’endroits. Cela signifie que les prix vont plutôt redescendre, alors que le nombre de transactions diminuera. Nous observons déjà un recul significatif du nombre de transactions dans le secteur de l’immobilier. Même dans un environnement défensif, nous voulons continuer de croître plus rapidement que le marché.

– Avec une part de 16,9% sur le marché hypothécaire helvétique, Raiffeisen peut-il encore vraiment croître en Suisse sur ce segment?

– Il est difficile de parler d’une limite supérieure. Je reste convaincu qu’une banque de détail a besoin de croître pour continuer d’avoir du succès dans ses activités. Toutefois, cela ne doit pas se faire en cassant les prix ou en prenant plus de risques. Il est aussi possible de croître avec des hypothèques situées dans le bas de la fourchette des montants octroyés en Suisse. Raiffeisen est une banque qui propose des petites hypothèques en comparaison de la concurrence. Si nous avons près de 17% de parts de marché en termes de volumes, cette proportion atteint environ 25% du nombre total des hypothèques conclues en Suisse.

– Vous distinguez entre l’ensemble du marché suisse et les régions qualifiées de «hot spots», là ou les prix ont le plus augmenté. Que représentent-elles pour Raiffeisen?

– Leur part est limitée, car, historiquement, nous ne sommes pas leader dans les agglomérations sur le marché hypothécaire. Sur l’ensemble de notre portefeuille, la part des hypothèques incombant aux «hot spots» se situe dans la partie basse d’un nombre à un chiffre en pourcent.

– Selon vous, Vaud fait-il partie des «hot spots» sur le marché hypothécaire?

– Certaines parties du canton de Vaud, oui. Notamment, la région à proximité du canton de Genève. Dans celle-ci, je précise que nous ne sommes pas leader en termes de parts de marché. Nous évitons de prendre des risques et nous ne cherchons pas à participer à chaque transaction dans cette partie de l’arc lémanique.

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– Il y a beaucoup de spéculations à propos de la densité du réseau de Raiffeisen, présent sur 994 sites en Suisse. Que faut-il attendre sur ce plan?

– Ce sont nos Banques Raiffeisen, 292 en tout, qui analysent les sites où elles sont présentes et qui décident des optimisations pouvant être réalisées. Beaucoup de Banques Raiffeisen identifient des possibilités d’amélioration à cet égard. Cela conduit parfois à un transfert de sites existants vers de meilleurs emplacements; parfois, à la fermeture de certains sites. Partant de ces observations, je m’attends à ce qu’entre 150 et 200 sites de Raiffeisen puissent disparaître au cours des cinq prochaines années. Toutefois, cela ne remet pas en question notre principe de garder la plus grande proximité avec notre clientèle.

– Vous investissez dans l’extension de votre plateforme de e-banking. A quoi serviront encore les filiales dans le futur?

– Je pense que les transactions s’effectueront toujours davantage en ligne. En revanche, le conseil personnalisé gardera à l’avenir toute son importance dans différents domaines – qu’il s’agisse des placements, de la prévoyance, des assurances ou des hypothèques. Les exigences des clients deviennent même toujours plus complexes, ce qui nécessite un contact réel avec les conseillers. On le voit dans d’autres domaines aussi: même le site de commerce en ligne Amazon a ouvert un magasin physique!

– Vous vous apprêtez pourtant à proposer à vos clients une offre d’hypothèques réalisées entièrement en ligne.

– Oui, ce sera le cas à partir du deuxième trimestre. Nous voulons proposer une telle offre aux clients qui ont un grand degré d’autonomie et qui souhaitent effectuer un maximum d’opérations en ligne. Toutefois, nous voulons transporter nos valeurs dans le domaine numérique. Nous proposerons des solutions offrant un contact «live» avec nos clients. L’offre numérique doit constituer un canal complémentaire à notre offre bancaire classique.

– L’intégration de la banque bâloise La Roche au sein de l’unité Notenstein La Roche Banque Privée a été terminée en novembre. Raiffeisen va-t-il continuer de participer au processus de consolidation en cours dans le secteur de la gestion de fortune en Suisse?

– Oui, nous sommes intéressés à participer à la consolidation dans le secteur. Nous allons continuer à examiner les objets d’acquisitions qui se présentent.

– Jusqu’à quels montants en termes d’actifs sous gestion?

– Nous n’avons pas fixé de plafond à cet égard. Les quelque 6 milliards de francs d’actifs gérés par La Roche représentent un ordre de grandeur optimal pour nous. Mais nous pourrions très bien aller au-delà, par exemple, jusqu’à 10 milliards. Notre objectif n’est toutefois pas de devoir tout mettre sens dessus en raison d’une acquisition mais de continuer à développer Notenstein La Roche Banque Privée.

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– L’afflux d’argent frais a atteint 8,7 milliards de francs chez Raiffeisen l’an dernier, portant les dépôts de la clientèle à 150 milliards. Cet argent permet-il de générer pour autant de nouveaux revenus à l’heure des taux négatifs et alors que l’on dit que les clients sont très réticents à investir?

– Les clients conservent effectivement davantage de liquidités. Toutefois, dans le cas de Raiffeisen, il faut garder à l’esprit que les dépôts de la clientèle constituent la principale source servant à financer nos activités hypothécaires. Cet argent reste intéressant pour nous, même si les conditions actuelles permettent de générer des marges à peine supérieures à zéro. S’agissant des taux négatifs, nous les répercutons uniquement aux investisseurs institutionnels et aux clients professionnels. Il n’est pas question de les appliquer aux clients individuels.

– Même si la BNS abaissait encore davantage ses taux négatifs?

– Bien sûr, on doit toujours réexaminer la situation chaque fois que l’environnement change. Mais il s’agirait de la toute dernière mesure que nous pourrions envisager. Cela serait incompréhensible pour la plupart de nos clients.

– Sur un plan plus politique, vous avez effectué différentes déclarations à propos de l’avenir du secret bancaire pour les Suisses. Quelle est votre position à ce sujet?

– La discussion sur le secret bancaire avec l’étranger a déjà eu indirectement de nombreuses implications sur nos activités avec la clientèle suisse. Les changements dans la manière avec laquelle nous interagissons avec nos clients et comment nous devons documenter les processus sont très coûteux. De mon point de vue, l’important est que nous ne recommencions pas en Suisse à mettre sur pied des solutions intermédiaires qui, ensuite, devront être réadaptées quelques années plus tard. A quoi sert d’introduire un peu de transparence s’il faut ensuite s’adapter à de nouvelles règles dans un an, puis à nouveau dans deux ans et trois ans? C’est pourquoi, dans le cas de l’échange automatique de renseignements (EAR), j’ai soutenu l’adoption des normes de l’OCDE plutôt que de mettre en place des solutions intermédiaires risquant d’être obsolètes quelques années plus tard. C’est avant tout une question d’efficience et de gestion des coûts.

– Et qu’en est-il pour les clients suisses?

– Quant à savoir si cette tendance à la transparence va aussi s’appliquer en Suisse, il est très difficile de se faire une idée sur la manière dont les choses vont évoluer. Mais je ne crois pas qu’il soit opportun de chercher à revenir à l’époque du bon vieux secret bancaire comme il existait autrefois. Tout comme l’Association suisse des banquiers (ASB), je ne pense pas que l’initiative Matter soit nécessaire pour protéger la sphère privée, qui est déjà garantie par la Constitution fédérale. En revanche, je pense que les valeurs traditionnellement associées à la place financière suisse – comme la discrétion et la sériosité dans la manière de gérer les données des clients – garderont tout leur sens à l’avenir. La liberté individuelle restera une valeur importante pour les Suisses et elle doit être conservée.

– Malgré un bénéfice record en 2015, la part entre les coûts et les revenus a augmenté à 62,6%, le niveau le plus élevé depuis trois ans. Fixez-vous une limite sur ce plan et dans quels domaines Raiffeisen peut-il économiser?

– Un ratio coûts/revenus supérieure à 60% n’est pas satisfaisante pour nous à long terme. A court terme, nous avons toutefois dû procéder à des investissements pour continuer la diversification de nos activités et pour renouveler l’informatique, ce qui explique cette légère détérioration, acceptable dans ce contexte.