Paiements

Entre Apple et les banques suisses, la guerre est déclarée

La Commission de la concurrence soupçonne plusieurs établissements de bloquer l’accès à Apple Pay pour protéger Twint. Mais Apple est aussi accusé de restreindre l’accès de son iPhone à des tiers

Des «réflexes protectionnistes», des acteurs pas neutres dont certains «peuvent être tentés de protéger» le service de paiement par smartphone Twint… En juillet 2016, Le Temps s’interrogeait déjà sur la stratégie de plusieurs grandes banques suisses qui semblaient boycotter le service concurrent Apple Pay.

Deux ans et demi plus tard, ces soupçons se sont matérialisés en une enquête et même des perquisitions menées par la Commission de la concurrence (Comco). Annoncées jeudi, ces actions visent à savoir si Credit Suisse, PostFinance ou encore UBS ont surprotégé Twint. En face, la stratégie d’Apple fait elle aussi l’objet de critiques.

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En perquisitionnant les locaux d’Aduno Holding, de Credit Suisse, de PostFinance, de Swisscard et d’UBS, la Comco s’est attaquée aux principaux émetteurs de cartes de crédit du pays. Aucun d’eux ne propose Apple Pay ou Samsung Pay à ses clients. Mais tous, directement ou indirectement – Aduno est contrôlé par des banques cantonales, la Banque Migros et la Banque Coop – proposent Twint à leurs clients. «Le soupçon existe que ces instituts se soient concertés pour empêcher que leurs cartes de crédit ne soient utilisées avec les systèmes Apple Pay et Samsung Pay afin de privilégier leur solution suisse Twint», écrit la Comco.

Un super-cartel

Les émetteurs de cartes qui proposent Apple Pay sont de second rang: il s’agit notamment de Cornèrcard, Bonus Card et Swiss Bankers. Les banques sont ainsi soupçonnées d’avoir créé une sorte de super-cartel pour protéger leur solution. Or Twint est jugé comme un demi-succès: l’application a beau avoir été téléchargée par un million de Suisses, un tiers d’entre eux ne s’en est pas du tout servi cette année, selon une étude de l’Institut des services financiers de Zoug (IFZ), rattaché à la Haute Ecole de Lucerne.

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En effectuant des perquisitions, la Comco a mobilisé des moyens importants. «Ils sont proportionnels à la problématique, estime Olivier Schaller, vice-directeur. En fonction des entreprises visées, nous optons pour des perquisitions si les conditions nécessaires pour les faire sont remplies.» Qui a alerté la Comco? «Nous avons reçu des informations d’une source dont nous taisons le nom», répond Olivier Schaller.

«Pression de la part d’Apple»

Les observateurs externes, eux, ont leur avis. «Cette enquête est une surprise et une mesure extrême. Il semblerait qu’il y ait eu une pression importante de la part d’Apple pour ouvrir cette enquête», estime Marc Bernegger, serial entrepreneur et investisseur dans la fintech. Un avis que partage Jean-Claude Frick, analyste télécom chez Comparis: «Je suis surpris que la Comco analyse aussi profondément les banques suisses. Apple est très mécontent des blocages imposés par les banques en Suisse.»

Pour Jean-Claude Frick, les banques favorisent Twint. «Elles veulent contrôler la technologie et les services autour des paiements numériques et c’est pour cela qu’elles préfèrent Twint plutôt qu’Apple ou Samsung Pay. Mais leur solution suisse arrive bien trop tard et, aujourd’hui, seules les solutions qui fonctionnent presque partout ont du succès.» Twint ne peut en effet pas être utilisé hors de Suisse. Mais Apple Pay ne fonctionne que sur certains iPhone et montres de la marque. «Les consommateurs veulent pouvoir choisir entre plusieurs solutions, donc ils vont apprécier l’enquête de la Comco», complète Marc Bernegger.

Les banques se défendent

Attaquées, les banques se défendent. PostFinance «est convaincu de ne pas avoir enfreint la loi sur les cartels». Credit Suisse explique qu’en détenant 50% de Swisscard, il propose déjà Apple Pay et Samsung Pay – mais pas à ses propres clients. «Nous sommes en discussion avec Apple, Samsung et Google depuis plusieurs mois sur l’introduction de leurs solutions de paiement mobile pour nos clients», explique aussi Credit Suisse.

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Apple n'a pas été jeudi en mesure de répondre à nos questions. Samsung Suisse nous a écrit que «notre but est de rendre Samsung Pay accessible à d'autres consommateurs qui y seraient intéressés. Donc nous nous battons pour travailler avec tous les partenaires.»

Le point soulevé par Credit Suisse est intéressant. Car UBS, en 2016 déjà, semble avoir aussi essayé de négocier avec Apple. Sans succès. Pourquoi? Aucun acteur ne souhaite en parler ouvertement, or il semble que les conditions imposées notamment par le groupe californien soient, en général, très dures.

Commissions prélevées

En France, comme le relatait récemment Le Monde, la plupart des banques acceptent désormais de proposer Apple Pay. Mais cette solution leur coûte. D’abord parce que la société américaine «se rémunère en prélevant une commission sur tous les paiements réalisés avec Apple Pay, amputant ainsi la commission d’interchange versée par la banque du commerçant à celle du consommateur», comme l’écrit Le Monde. Mais aussi parce que «les banques doivent également s’engager par contrat à consacrer d’importants budgets publicitaires à Apple Pay», écrit le quotidien français. Rien ne dit que ces exigences aient été formulées en Suisse, mais c’est une possibilité.

Autre élément de discorde: dans les iPhone, Apple interdit à Twint d’utiliser la puce NFC pour les communications sans fil de proximité, dédiant cette puce uniquement à son propre service. Or le NFC est plus fiable que Bluetooth, utilisé du coup par Twint. En Suisse alémanique, des associations de consommateurs s’en étaient plaintes auprès de la… Comco, qui a ouvert une enquête l'année passée à ce sujet. (mise à jour: la version précédente de l'article indiquait que la Comco n'avait pas ouvert cette enquête).

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