«Don't let the little guys out» (ne laissez pas les petits au bord de la route). A elle seule, cette recommandation de Bill Clinton aux leaders économiques et politiques venus l'écouter samedi au Forum de Davos résume la prestation du premier président américain en exercice à rallier les montagnes grisonnes: un discours pavé de bonnes intentions pour que les recettes qui ont fait le succès des Etats-Unis (démocratie, libre marché des biens et des capitaux, libre entreprise) soient adaptées aux nécessités d'humaniser et d'intégrer davantage un monde globalisé. Pour l'administration Clinton, les Etats-Unis ont une responsabilité particulière, en tant que seule superpuissance, à aider le monde à réussir sa transition vers le «nouveau paradigme économique» né de l'émergence des technologies de l'information.

La stratégie américaine repose essentiellement sur la réaffirmation du commerce international libre et régulé comme principal instrument de l'amélioration des conditions de vie sur l'ensemble de la planète. Cela passe inévitablement par le renforcement de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) et par l'intégration de l'ensemble des pays à ce processus, en particulier la Chine, dont les Etats-Unis soutiennent vigoureusement la candidature à l'OMC. «Ceux qui veulent repousser les forces de la globalisation parce qu'ils craignent ses conséquences disruptives ont complètement tort», a insisté Bill Clinton, avant de pondérer: «Ceux qui croient que la globalisation ne concerne que l'économie de marché se trompent eux aussi.» Malgré l'échec de Seattle, les négociations commerciales internationales doivent reprendre, mais les Américains, à la différence des Européens, ne citent pas d'échéance.

Le secrétaire au Trésor Larry Summers a précisé les principes de la stratégie américaine: l'ère du «mercantilisme réciproque», où les exportations étaient la mesure du succès, est révolue. Les leçons de Seattle doivent amener la communauté internationale à porter son effort sur les importations, et sur «un cadre légal de responsabilité mutuelle et de sécurité sociale». Ces règles, au contraire de brider les marchés, assurent une stabilité, tant dans le commerce que dans les flux de capitaux, essentielle à leur réussite. Les Etats-Unis veulent donc un flux de capitaux privés libéralisé, mais dans le cadre d'une nouvelle architecture financière internationale basée sur davantage de transparence à tous les niveaux, y compris au sein des pays en développement qu'il convient d'aider à construire leurs propres marchés nationaux des capitaux.

Le soutien sans faille des réformes et des réformateurs dans les pays en transition, l'assistance aux pays les plus pauvres et la résolution des grands problèmes de société à l'échelle mondiale (pandémies, argent sale, terrorisme et crime organisé) font aussi partie de «l'agenda international» des Etats-Unis (lire ci-dessous). Dans son souci de promouvoir la démocratie, la secrétaire d'Etat Madeleine Albright a précisé que l'administration Clinton soutiendra particulièrement quatre pays en lesquels elle a placé les plus grands espoirs: l'Ukraine, le Nigeria, l'Indonésie et la Colombie, qui chacun peut jouer un rôle stabilisateur décisif dans sa région.

Les deux ministres ont désigné la corruption comme étant le facteur le plus destructeur de croissance, Madeleine Albright fustigeant au passage le Japon, la Grande-Bretagne, l'Italie et surtout la France, accusés d'interpréter avec une largesse coupable la convention anticorruption de l'OCDE entrée en vigueur voilà un an.

Mais cette politique d'expansion économique et politique mondiale, qui se défend d'être aussi du colonialisme culturel, pourrait être menacée de l'intérieur, selon Bill Clinton: «Je suis frappé de voir que la longue période de croissance économique que nous vivons correspond aussi à une montée des sentiments protectionnistes aux Etats-Unis», a dit le président américain. Madeleine Albright a rappelé que faire passer le budget de son ministère devant le Congrès était un combat sans fin. «Nous ne pourrons atteindre nos objectifs internationaux que si nous pouvons maintenir une saine croissance, a prévenu Larry Summers. Plaider pour une Amérique internationaliste et pour une économie globale ouverte et prospère est un défi permanent.»

Examinant les perspectives d'une «croissance sans fin» qu'apporterait la nouvelle économie, le secrétaire au Trésor s'est gardé de tout débordement d'optimisme: «Personne d'entre nous n'est prophète. Le choc des technologies de l'information est l'inverse du choc pétrolier: les prix ont chuté et les économies les plus liées aux nouvelles technologies en ont le plus profité. Mais les lois de l'économie n'ont pas disparu. Il serait faux de croire que les bénéfices des technologies de l'information nous sont garantis pour toujours.» Pour Larry Summers, il faut améliorer le taux d'épargne privée des Américains, bien trop faible, demeurer impitoyable sur la rigueur budgétaire, et diminuer les inégalités nées en période de croissance et d'émergence d'Internet. Aux Etats-Unis, elles n'ont cessé de croître ces vingt-cinq dernières années, a rappelé Bill Clinton dans son discours. Cela ne fait que deux ans que la situation se stabilise. Le chemin vers un partage équitable des fruits de la croissance reste tortueux.